>

Sebta et Melilla : quand un think tank américain rouvre la question des enclaves espagnoles en Afrique

17 mars 2026 - 12:57

La tribune publiée par Michael Rubin, chercheur au sein du think tank américain American Enterprise Institute (AEI), appelant le Maroc à lancer une « nouvelle Marche verte » vers Sebta et Melilla, a immédiatement retenu l’attention par son ton frontal. Dans ce texte, Rubin estime que le Maroc devrait « renouer avec l’esprit de la Marche verte pour expulser les colons espagnols du sol marocain ».

L’analyste va plus loin encore en décrivant Sebta et Melilla comme des « têtes de pont illégitimes » abritant « environ 170 000 colons espagnols ». Il imagine même un scénario spectaculaire : « Les Marocains devraient se rassembler, envoyer des bulldozers à la frontière, puis entrer à Sebta et Melilla sans armes pour hisser le drapeau marocain ».

Si ces propos relèvent clairement d’une tribune d’opinion et non d’une position officielle américaine, ils ont le mérite de remettre sur la table une question géopolitique que la diplomatie européenne préfère généralement maintenir dans un silence prudent : celle du statut des enclaves espagnoles en Afrique du Nord.

Car Sebta et Melilla ne sont pas seulement deux villes frontalières. Elles constituent l’un des derniers héritages territoriaux de la présence européenne sur le continent africain. Pour le Maroc, ces territoires restent associés à une lecture historique et postcoloniale. Pour l’Espagne, ils sont des villes espagnoles à part entière, protégées par la souveraineté nationale et intégrées à l’espace politique européen.

Cette contradiction transforme ces enclaves en une anomalie géopolitique durable : des territoires européens situés sur la côte africaine et entourés par le territoire marocain.

Mais la dimension territoriale n’est aujourd’hui qu’un aspect du problème. Au fil des années, Sebta et Melilla sont devenues des points névralgiques dans la gestion des flux migratoires entre l’Afrique et l’Europe. Les tentatives répétées de franchissement des clôtures frontalières par des migrants subsahariens ont transformé ces enclaves en symboles visibles de la frontière sud de l’Union européenne.

C’est précisément cet aspect que Rubin met en avant lorsqu’il affirme que ces villes représentent « un point faible pour la sécurité européenne en raison des assauts réguliers de migrants africains ».

Derrière cette lecture apparaît une réalité stratégique plus large : l’Europe dépend largement de la coopération du Maroc pour contrôler ses frontières méridionales. Rabat joue aujourd’hui un rôle central dans la gestion des flux migratoires vers l’Espagne et, plus largement, vers l’espace Schengen.

Dans ce contexte, Sebta et Melilla ne sont pas seulement des territoires disputés. Elles sont aussi des instruments potentiels de pression géopolitique dans la relation entre Rabat et Bruxelles.

Cependant, le scénario proposé par Rubin — une mobilisation populaire comparable à la Marche verte de 1975 — reste extrêmement improbable. La stratégie marocaine des deux dernières décennies s’est construite autour de la stabilité régionale, du partenariat sécuritaire avec l’Union européenne et du dialogue politique avec Madrid.

Une confrontation directe autour de ces enclaves bouleverserait ces équilibres et ouvrirait une crise majeure entre le Maroc, l’Espagne et l’Union européenne.

Rubin avance également un argument particulièrement controversé concernant l’OTAN. Selon lui, « ni Sebta, ni Melilla, ni les îles Canaries ne déclencheraient une riposte de l’OTAN ». Une affirmation qui simplifie considérablement un cadre juridique et politique beaucoup plus complexe.

En réalité, une crise territoriale impliquant ces villes provoquerait presque certainement une réaction politique collective au sein de l’Union européenne et de l’Alliance atlantique, même si les mécanismes juridiques de défense ne sont pas automatiquement activés.

L’intérêt réel de cette tribune réside donc moins dans le scénario proposé que dans le signal qu’elle envoie : la question de Sebta et Melilla pourrait redevenir un sujet géopolitique plus visible dans les années à venir.

Dans un environnement méditerranéen marqué par la pression migratoire, la compétition stratégique entre puissances régionales et la redéfinition des équilibres entre l’Europe et l’Afrique, ces enclaves apparaissent de plus en plus comme des points de tension potentiels.

La diplomatie marocaine et espagnole ont jusqu’ici réussi à maintenir ce différend dans un cadre pragmatique et relativement stable. Mais la tribune de Rubin rappelle que, derrière cette stabilité apparente, le statut de Sebta et Melilla demeure l’un des dossiers territoriaux les plus sensibles de la Méditerranée occidentale.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *