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Relations maroco-syriennes : de l'éloignement politique au partenariat stratégique

23 mai 2026 - 16:37

 

Les relations maroco-syriennes illustrent parfaitement la transition d’une relation conflictuelle, marquée par des tensions politiques, vers un horizon prometteur fondé sur le réalisme politique et la convergence d’intérêts, suite aux transformations majeures intervenues à Damas.

L’évolution de ces relations a été caractérisée par des périodes de hauts et de bas, façonnées par les bouleversements politiques des deux pays. Dans ce contexte, on peut affirmer que ces relations étaient tributaires de trois enjeux fondamentaux : le différend du Sahara occidental, la position de la Syrie au sein de ce que l’on appelait « l’axe de la résistance », et plus tard, la position du Maroc sur la révolution syrienne et les revendications du peuple syrien en matière de liberté et de dignité. Cependant, la chute du régime de Bachar el-Assad et l’arrivée au pouvoir d’un nouveau groupe politique en Syrie ouvrent la voie à la reconstruction des relations sur de nouvelles bases, comme en témoigne clairement la récente visite du ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, à Rabat, qui a coïncidé avec l’annonce de la réouverture des ambassades et le lancement d’un processus de coopération globale.

Avec la mort d’Hafez al-Assad en 2000, la Syrie s’est trouvée face à une opportunité historique comparable à celle du Maroc au début du règne du roi Mohammed VI en 1999. Malgré les différences de contexte historique entre les deux pays, force est de constater qu’au Maroc, la nouvelle ère a abordé avec courage le passé marqué par de graves violations des droits de l’Homme, ce que l’on a appelé les « années de plomb ». Dès les premières années de son règne, le roi Mohammed VI a choisi une voie singulière : il a défendu une nouvelle conception de l’autorité, lancé un processus de justice transitionnelle par le biais de l’Intance Équité et Réconciliation, assumé son passé et œuvré à la reconstruction de la légitimité de l’État sur la base de la proximité sociale et de l’aide aux plus démunis, ce qui lui a valu le surnom de « roi des pauvres ».

À l’inverse, Bachar al-Assad n’a pas su saisir cette opportunité historique qui aurait pu jeter les bases d’une transformation politique progressive et pacifique. Malgré le bref « printemps de Damas », la sphère politique s’est rapidement refermée et le style de gouvernance sécuritaire a continué de prévaloir, malgré l’acceptation populaire, régionale et internationale dont bénéficiait le nouveau régime au début de son mandat.

Je me souviens qu’en 2005, j’avais été invitée à participer à un symposium au Dar al-Baath de Damas sur le thème « Réformes dans le monde arabe ». Je pensais que le choix de ce titre par les organisateurs reflétait une réelle volonté d’ouvrir la voie à une plus grande transparence politique et en matière de droits humains. Le Maroc traversait alors une période d’« équité et de réconciliation », et j’avais donc choisi de mettre en lumière son expérience, espérant qu’elle inciterait les nouveaux responsables syriens à suivre cet exemple.

Quelle naïveté j’avais alors en tentant de leur présenter un modèle arabe relativement réussi de transition pacifique d’un autoritarisme rigide vers une ouverture progressive ! J’avais développé les caractéristiques uniques de l’expérience de justice transitionnelle au Maroc, qui repose,

Premièrement, sur : la reconnaissance de la vérité concernant les violations commises par le Maroc depuis son indépendance en 1956 jusqu’en 1999, année de l’accession au trône du roi Mohammed VI, notamment en matière d’arrestations arbitraires et de disparitions forcées ;

Deuxièmement, la réparation du préjudice subi par les victimes par le biais d’indemnisations financières versées aux victimes ou à leurs familles.

Troisièmement, des garanties de non-répétition, notamment par des recommandations de réforme des lois et des institutions judiciaires et sécuritaires.

Quatrièmement, l’intégration sociale et professionnelle des victimes et la garantie de leur couverture santé – autant d’éléments qui auraient permis une transition vers une nouvelle phase de réformes, dans le cadre de la continuité du système politique actuel. Malheureusement, ce signal est resté lettre morte et le régime d’Assad est demeuré inchangé.

Il nous a fallu attendre vingt ans avant que je reçoive une délégation de militants et d’avocats syriens venus au Maroc après la révolution pour s’inspirer de son expérience en matière de justice transitionnelle. J’ai organisé des rencontres entre eux et plusieurs anciens membres de la Commission Équité et Réconciliation, le président du Conseil National des Droits de l’Homme et diverses personnalités politiques marocaines sensibles aux questions de libertés et de droits.

« Quelle ironie de l’histoire ! », s’est exclamé mon ami syrien, déplorant le temps perdu pour les réformes et exprimant sa gratitude pour le soutien apporté par le Maroc aux revendications de liberté et de dignité du peuple syrien. Depuis le début de la révolution syrienne en 2011, la position du Maroc est restée empreinte de cohérence morale et politique.

Le Maroc a adopté une position claire, non dirigée contre l’État syrien, mais alignée sur le droit du peuple syrien à la liberté et à la dignité, et soutenant l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale de la Syrie.

Cette position a abouti à l’expulsion de l’ambassadeur de Syrie en 2012 et à la fermeture de l’ambassade du Maroc à Damas – une mesure politique rare dans le contexte arabe – témoignant d’une cohérence entre le discours officiel du Maroc sur les réformes politiques internes et sa position extérieure sur les questions arabes.

Cette position a été clairement exprimée par le nouveau ministre syrien des Affaires étrangères lorsqu’il a qualifié la position marocaine de ces dernières années d’« humanitaire, éthique et politiquement honorable », une description qui sous-entend la reconnaissance que Rabat s’est rangé du bon côté de l’histoire et a pris parti pour l’avenir, après des relations bilatérales marquées par la tension et l’instabilité.

Les relations diplomatiques entre le Maroc et la Syrie sont historiques et remontent aux années 1950. La mémoire arabe a toujours été fière de la participation du Maroc, avec un contingent militaire, à la guerre d’octobre 1973 sur le front syrien, en soutien à la lutte contre l’occupation israélienne.

Cependant, ce rapprochement n’a pas empêché l’émergence de certaines tensions. Pendant des décennies, la question du Sahara occidental est restée le facteur le plus déterminant dans ces relations, notamment après la reconnaissance par Damas, en 1980, de la soi-disant « République sahraouie » et son soutien au mouvement séparatiste du Front Polisario. Le Maroc a considéré cela comme une atteinte directe à son intégrité territoriale, ce qui a entraîné une détérioration des relations bilatérales et une période de refroidissement prolongée.

Malgré l’intensité des désaccords, les relations ont connu un dégel dans les années 1990, avec des échanges de visites officielles, notamment celle du roi Hassan II à Damas en 1992, suivie de celle du roi Mohammed VI en Syrie en 2001, dans une tentative d’ouvrir un nouveau chapitre. Cependant, le régime syrien n’a pas su saisir cette opportunité avant le déclenchement des manifestations en Syrie.

Le tournant qualitatif est survenu avec la décision des nouvelles autorités syriennes de fermer l’ambassade du Front Polisario à Damas et la Syrie a alors déclaré son soutien explicite à l’intégrité territoriale du Royaume du Maroc. Cette évolution qualitative représente un changement significatif dans la nouvelle doctrine politique syrienne concernant les questions arabes et une rupture nette avec la logique des axes idéologiques, au profit d’une approche réaliste et pragmatique des relations internationales. La déclaration conjointe des deux ministres des Affaires étrangères a confirmé cette nouvelle convergence de vues, notamment le soutien à l’intégrité territoriale des deux pays.

Cette nouvelle phase ne se limite pas au rétablissement des relations diplomatiques, mais jette également les bases d’un partenariat approfondi dans les domaines politique, économique et social. La Syrie peut tirer profit de l’expérience du Maroc en matière de justice transitionnelle. Sortie d’une longue guerre et de profondes divisions, la nouvelle Syrie a un besoin urgent d’une réconciliation nationale globale et de mécanismes institutionnels permettant de réparer les préjudices subis par les victimes, afin de reconstruire la confiance entre l’État et la société.

L’expérience marocaine se distingue ici comme un modèle arabe unique, susceptible d’éclairer le processus de justice transitionnelle syrienne. Ce processus doit respecter la spécificité du pays, s’affranchir de toute logique de vengeance et jeter les bases d’une réconciliation.

Le Maroc possède également une expertise considérable dans des domaines tels que la gestion des ressources en eau en climat aride, le développement d’une agriculture à valeur ajoutée et la mise en place d’industries de transformation dans le secteur des énergies renouvelables. Ces domaines sont essentiels pour la Syrie, qui entre dans une phase de reconstruction et de redistribution de sa population et de ses ressources.

Par ailleurs, le Maroc, acteur arabe de premier plan bénéficiant d’une large crédibilité régionale et internationale et entretenant des relations équilibrées, peut servir de pont entre la nouvelle Syrie et son environnement arabe et international. Celle-ci tirera, en retour, profit d’un nouvel ordre arabe qui soutienne son intégrité territoriale aux niveaux politique et stratégique.

En conclusion, les relations maroco-syriennes dépassent aujourd’hui le simple rétablissement des représentations diplomatiques pour inaugurer une nouvelle phase. La vision commune de l’unité et de la souveraineté des États se conjugue à une forte volonté politique d’ouvrir un nouveau chapitre de coopération et de compréhension, fondé sur le réalisme et l’intérêt partagé.

Cette évolution intervient après que Bachar al-Assad a manqué une occasion historique de faire de la Syrie un modèle arabe de réformes, à l’instar du Maroc en matière de réconciliation et de justice transitionnelle. La Syrie nouvelle a désormais une seconde chance, non seulement pour reconstruire son État, mais aussi pour nouer des partenariats stratégiques avec des pays ayant su gérer leurs transitions politiques avec sagesse et sérénité, au premier rang desquels figure le Maroc.

 

 

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