En accueillant à Marrakech, en novembre 2025, la 93ᵉ Assemblée générale d’INTERPOL, le Maroc a mis en lumière une institution aussi célèbre que souvent mal comprise. Le cinéma en a fait une police mondiale capable d’arrêter des criminels partout sur la planète ; la réalité est plus discrète, mais infiniment plus importante. Elle tient dans une idée simple : si les criminels s’affranchissent des frontières, celles-ci continuent d’exister pour les États. Toute la raison d’être d’INTERPOL découle de ce décalage.
Contrairement à une idée répandue, l’histoire de l’organisation ne commence pas en 1923. L’idée d’une coopération policière internationale naît à Monaco en avril 1914, lorsque le prince Albert Ier réunit juristes, magistrats et policiers de vingt-quatre pays pour réfléchir à l’identification criminelle, à l’extradition et aux moyens de lutter contre une criminalité qui commence déjà à dépasser les frontières nationales. La Première Guerre mondiale interrompt cette initiative, mais celle-ci renaît à Vienne en 1923 avec la création de la Commission internationale de police criminelle, ancêtre direct d’INTERPOL.
L’organisation connaîtra ensuite l’une des pages les plus sombres de son histoire. Après l’Anschluss de 1938, l’Allemagne nazie prend le contrôle de la Commission et en détourne les mécanismes de coopération ; son siège sera transféré à Berlin en 1942. Cette expérience marquera durablement l’institution. Lors de l’adoption de sa Constitution en 1956, INTERPOL inscrira dans ses principes fondateurs une règle devenue sacrée : la neutralité. L’article 3 interdit toute intervention dans des affaires à caractère politique, militaire, religieux ou racial. Cette neutralité n’est pas seulement un principe éthique ; elle constitue la condition même de son efficacité. Grâce à elle, des services de police appartenant à des pays qui n’entretiennent aucune relation diplomatique, voire qui s’opposent sur le plan géopolitique, peuvent néanmoins coopérer dans la lutte contre le crime.
Aujourd’hui, INTERPOL rassemble 196 pays membres, ce qui en fait la plus vaste organisation policière du monde. Son Secrétariat général est installé à Lyon depuis 1989 et fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Contrairement à une croyance tenace, INTERPOL ne dispose ni d’agents chargés d’effectuer des arrestations ni de pouvoirs supranationaux. Son rôle consiste à connecter les polices nationales et à leur fournir les outils nécessaires pour agir efficacement face à une criminalité devenue mondiale.
Depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’organisation a profondément transformé son fonctionnement. Pour Ronald K. Noble, ancien secrétaire général d’INTERPOL, cette date a constitué un véritable tournant stratégique, révélant l’ampleur des menaces transnationales et la nécessité d’une coopération policière beaucoup plus intégrée.
Cette modernisation repose sur quatre missions fondamentales. La première est la communication. Grâce à son réseau sécurisé I-24/7, INTERPOL permet aux services de police du monde entier d’échanger en temps réel des informations sensibles, des signalements de fugitifs, des empreintes digitales, des profils ADN ou encore des renseignements liés au terrorisme.
La deuxième mission repose sur des bases de données mondiales. Celles-ci regroupent notamment les documents de voyage volés ou perdus, les véhicules recherchés, les empreintes digitales, les profils génétiques, les œuvres d’art dérobées, les données biométriques ou encore les images liées à l’exploitation sexuelle des enfants. Après les attentats du 11 septembre, la création de la base mondiale des documents de voyage volés ou perdus a permis de combler l’une des plus grandes failles de la sécurité internationale : l’utilisation frauduleuse de passeports et d’identités falsifiées.
La troisième mission est l’appui opérationnel. Le Centre de commandement et de coordination d’INTERPOL fonctionne en permanence afin de soutenir les enquêtes internationales, coordonner les réponses aux crises, identifier les victimes de catastrophes ou encore aider à la sécurisation de grands événements internationaux.
C’est également dans ce cadre que s’inscrit le système des notices internationales. La notice rouge est la plus connue : elle permet de demander la localisation et l’arrestation provisoire d’une personne recherchée en vue d’une extradition. Mais elle ne constitue pas un mandat d’arrêt international : chaque État reste libre de décider de la suite à donner à cette demande selon son propre droit. Cette distinction est essentielle pour comprendre le fonctionnement réel d’INTERPOL. Le système a parfois été détourné à des fins politiques ; aussi une instance indépendante, la Commission de contrôle des fichiers d’INTERPOL (CCF), permet-elle à toute personne s’estimant visée à tort de contester une notice.
Enfin, la quatrième mission concerne la formation et le renforcement des capacités policières. INTERPOL accompagne particulièrement les pays dont les ressources demeurent limitées, car les réseaux criminels prospèrent souvent là où les institutions de sécurité sont les plus fragiles.
Au fil des années, la nature des menaces a profondément évolué. Si le terrorisme et le trafic de stupéfiants demeurent des priorités, de nouveaux défis occupent désormais une place centrale : cybercriminalité, rançongiciels, blanchiment d’argent, fraude financière internationale, trafic d’êtres humains, criminalité environnementale ou encore exploitation sexuelle des mineurs en ligne. Dès 2010, INTERPOL soulignait déjà que la cybercriminalité, la corruption, le financement du terrorisme et la sécurité des frontières figuraient parmi les principaux défis du XXIᵉ siècle.
Ces mutations de la criminalité internationale ne sont pas abstraites pour le Maroc. Situé à la croisée de l’Europe, du Sahel, de l’Afrique de l’Ouest et de l’espace atlantique, le Royaume occupe aujourd’hui une position stratégique dans la lutte contre les réseaux criminels transnationaux. Les routes du trafic de drogue reliant l’Amérique latine à l’Europe transitent en partie par l’Afrique de l’Ouest, tandis que les groupes terroristes opérant dans la bande sahélo-saharienne exploitent les vastes espaces frontaliers pour développer leurs activités. INTERPOL alertait déjà il y a plus d’une décennie sur la montée en puissance de ces nouvelles routes criminelles affectant particulièrement l’Afrique de l’Ouest.
Cette rencontre a par ailleurs marqué une étape importante dans la gouvernance de l’organisation. INTERPOL est aujourd’hui dirigée par le Brésilien Valdecy Urquiza, élu secrétaire général en novembre 2024, devenant le premier Latino-Américain à accéder à cette fonction exécutive. Son mandat s’inscrit dans un contexte marqué par la montée de la cybercriminalité, des réseaux criminels transnationaux et des défis liés à l’intelligence artificielle. La présidence de l’organisation est assurée depuis novembre 2025 par le Français Lucas Philippe, élu lors de l’Assemblée générale de Marrakech. Cette double évolution illustre la volonté d’INTERPOL de refléter davantage la diversité géographique de ses pays membres et les nouvelles réalités de la sécurité mondiale.
Cette ouverture s’est également traduite par une présence croissante du monde arabe au sein de la gouvernance de l’organisation. Entre 2021 et 2025, INTERPOL a été présidée par l’Émirati Ahmed Naser Al Raisi, dont le mandat a coïncidé avec une période de forte expansion des mécanismes de coopération policière internationale face à la cybercriminalité, aux réseaux criminels transnationaux et aux nouveaux défis technologiques. Son mandat a également contribué à renforcer la visibilité institutionnelle de la langue arabe au sein de l’organisation. Bien que celle-ci soit langue officielle d’INTERPOL depuis 1999, aux côtés du français, de l’anglais et de l’espagnol, son utilisation dans les travaux et les réunions de l’organisation a connu un nouvel essor au cours des dernières années. La 93ᵉ Assemblée générale de Marrakech en a offert une illustration symbolique, plusieurs de ses travaux ayant été conduits en langue arabe.
Au-delà de sa portée institutionnelle, la 93ᵉ Assemblée générale de Marrakech a confirmé une nouvelle fois le leadership sécuritaire du Maroc et son rôle incontournable dans la coopération policière internationale. Mohamed Dkhissi — vice-président d’INTERPOL pour l’Afrique, élu à ce poste lors de l’Assemblée générale de Glasgow en 2024 pour un mandat de trois ans, et directeur central de la Police judiciaire à la DGSN — y siégeait en sa qualité de responsable régional, aux côtés d’un Royaume désormais reconnu comme hôte de ce rendez-vous mondial de la sécurité. L’arabe, devenu langue officielle d’INTERPOL en 1999 aux côtés du français, de l’anglais et de l’espagnol, illustre également l’intégration progressive du monde arabe dans les mécanismes de gouvernance et de coopération sécuritaires à l’échelle internationale.
Au fond, l’histoire d’INTERPOL raconte celle d’une transformation silencieuse de la sécurité mondiale. Longtemps perçue comme un domaine réservé aux armées et aux diplomates, la sécurité internationale repose aujourd’hui de plus en plus sur la capacité des services de police à partager l’information, à anticiper les menaces et à agir collectivement. Ronald Noble soulignait déjà que la communauté internationale investissait massivement dans les solutions militaires tout en sous-estimant souvent le rôle de la coopération policière dans la stabilité mondiale.
De Monaco en 1914 à Marrakech en 2025, plus d’un siècle d’expérience aura finalement confirmé une évidence : les États conservent leurs frontières, les criminels beaucoup moins. C’est précisément dans cet espace que s’inscrit la mission d’INTERPOL : permettre à des polices séparées par les frontières de coopérer face à des menaces qui, elles, n’en connaissent aucune.