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« Marrokia Harra » : la condition humaine vue du côté des humbles

12 août 2024 - 07:43

Les scènes d’ouverture sont un moment clé pour accéder au film. Généralement on conseille au jeune scénariste de toujours commencer l’écriture de son histoire … par la fin ; elle est difficile à cerner et pour éviter certainement d’y arriver épuisé ! Or, les scènes d’ouverture ne sont pas moins mobilisatrices de sens : « les signes sont répartis dans le film selon une densité diverse ; c’est le début du film qui a évidemment la plus grande densité significative » notait déjà Roland Barthes.

Le cinéma de Hicham Lasri offre un corpus (les scènes d’ouverture de ses films) qui forme tout un programme non seulement pour accéder au film concerné mais également pour avoir une idée sur l’ensemble de sa démarche esthétique. Dans ce sens les séquences d’ouverture de « The end » et « C’est eux les chiens » sont de véritables manifestes.

Son nouvel opus, « Marrokia harra », quoi qu’il relève d’une autre démarche (une variation sur les séries vidéo du web) propose une entrée intéressante qui ouvre au film un horizon de lecture qui s’inscrit dans l’universalité. Le film avec sa double référence linguistique dans le titre (darija + anglais) revendique cette inscription du local dans l’universel (to be global be local) avec un humour, des personnages, des situations ancrés dans le pur univers casablancais, périphérique et suburbain. La scène du générique offre un indice éloquent et pertinent pour une entrée possible au film ; film qui offre d’ailleurs une consistance sémantique qui en fait une œuvre ouverte, comme l’ensemble du cinéma de Lasri qui n’est jamais dans un texte clôt, plutôt une configuration sémiotique proposant des nappes de lecture qui peuvent changer radicalement.

La scène du générique de « Marrokia harra » est dans ce sens fondamentale pour une première lecture du film. Avec la référence au film mythique « On achève bien les chevaux » (Sydney Pollack, 1969 ; d’après le roman éponyme de Horace McCoy), le film s’ouvre sur l’universalité de la condition humaine vue du côté des plus humbles. Katy – Khadija rejoint les protagonistes du film de Pollack car elle aussi, elle va vivre un marathon, physique et moral, pour s’en sortir. Jane Fonda/Fadwa Taleb, deux comédiennes au service, au sens fort du mot, d’un récit de femme amère et désespérée mais attachée à la vie. La vie comme une compétition…à en mourir.

Dès son réveil, Katy nous met en situation par sa réaction quasi épidermique face à l’environnement qu’elle va affronter. La caméra de Lasri nous livre alors un terrible diagnostic de la pseudo modernité qui nous entoure pour capter les signes de la misère symbolique qui fait le quotidien de Katy. Mais c’est un cinéma qui ne se contente pas de décrire mais de proposer une contre-culture émanant des gens d’en-bas (voir le débat sur quel jour sommes-nous : le refus du calendrier comme refus d’un mode de vie standardisé) ; une sorte de riposte aux ravages que produit la guerre qu’est devenu le règne hégémonique du marché (les rapports de Katy et sa mère ou la marchandisation des rapports humains). Le film épouse le point de vue de Katy sur le monde ; rompt les règles de la dramaturgie aristotélicienne, interpelle le récepteur. Une expérience esthétique insolite qui ne caresse pas dans le sens du poil pour mieux combattre le conditionnement esthétique sur son propre terrain (Netflix).

 

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