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« Mort à Vendre »: filmer la ville comme le visage d’un acteur

30 août 2025 - 21:50

Dans le cadre de son programme estival, le ciné-club Nour-Eddine Saïl a présenté, vendredi 28 août, « Mort à Vendre » de Faouzi Bensaidi à la salle Sahara à Agadir

Entretien avec le réalisateur :

Q : Le chiffre 3 renvoie forcément à une trilogie : peut-on alors dire qu’après « Mille mois » et « WWW », le film « Mort à vendre », ton troisième long-métrage vient boucler une étape dans ton cheminement cinématographique ?

R : On peut le voir à la fois comme une expérience à part entière, car je m’attaque pour la première fois au classique, dans ce qu’il a de beau et fort, je reprends les schémas et les codes du film noir mais je ne les pervertis pas autant que dans « WWW », je les revisite, je donne une version. En même temps c’est un film synthèse des deux premiers. Il y a le souffle tragique, le rapport à la nature, le romanesque, le réalisme de l’atmosphère et des personnages comme dans « Mille Mois » ; et il y a le film de genre, l’urbain, la contemporanéité, l’envie de filmer des scènes clés dans l’histoire du cinéma comme la poursuite, la mort des amants dans « www » ou alors le vol d’une bijouterie dans « Mort à vendre »

Q : Le scénario de Mort à vendre est très dense, d’abord parce qu’il s’agit d’un groupe de personnages à suivre ; ensuite par l’importance accordée à leur environnement aussi bien physique (la ville est omniprésente) que sociale (la famille…)

R : C’est entre le roman noir américain et la tragédie shakespearienne. La ville ses faubourgs, la nuit, les personnages de la marge, la violence, une famille qui se déchire, des destins qui pousse vers le sans issus. J’ai toujours voulu que ce film de genre atteigne la force d’une tragédie moderne. C’est vrai qu’on m’a dit que j’aurais pu faire un film entier sur chacun des personnages, la sœur est un formidable personnage, à qui Nezha donne beaucoup de sensibilité, peut faire un drame intimiste sur le destin de cette jeune femme, instruite, libre qui assume un amour interdit. Sa relation avec son frère est très belle. Les deux sensibilités des acteurs, celle de Fahd aussi, ont donné une grande force à cette intrigue secondaire. Lui le petit voyou de la rue, capable de grandeur, car il la comprend et lui pardonne.

Q : Cette importance du scénario ne semble pas cependant influencer l’écriture du film qui semble plutôt être porté par le désir de mettre en scène, de s’inscrire dans le cinéma, davantage encore que dans « WWW » où ce désir de cinéma s’affiche presque dans une approche ludique. Tu pousses à l’extrême l’envie d’un édifice construit autour du style.

R : Exactement, la mise en scène doit être aussi forte, belle et sensible. Pas une beauté pour la beauté elle-même, ça ce n’est pas intéressant. Mais que la mise en scène prend en charge l’ensemble, sa cohérence, traduire cette vision du monde et des êtres par la force de l’invisible. Le cinéma qui est l’art du « visible » par excellence devient intéressant quand il atteint cette force de l’invisible et parle à notre inconscient, procure un plaisir et une émotion que seule la musique égale. La suite des plans, le mouvement des acteurs et des éléments du monde dans un cadre, les bruits, les sons, les musiques créent « un monde qui se substitue à notre regard » …N’est-ce pas !!! Bien sûr les dialogues, l’histoire, les personnages mais s’il n’y a pas ça, pour moi, ce n‘est même pas la peine de faire un film. Car dans beaucoup de films, il n’y a pas de cinéma

Q : Le travail de l’image donne au film une dimension picturale indéniable ; les plans larges sont de véritables tableaux de peinture. Comment tu as mené ce travail avec ton directeur de photo pour obtenir ce rendu de la couleur qui est presque du noir et blanc…

R : Nous avons déjà travaillé ensemble lors de mes courts métrages, ça aide, on se comprend. Il comprend l’image que je veux et nous partageons le même désir du cinéma, c’est vrai aussi avec les acteurs ou l’ingénieur de son. Se nourrir de ce que je leur donne pour qu’ils créent. L’essentiel de l’image sur « Mort à vendre » c’est cette superbe lumière d’hiver, presque unique à Tétouan et comment la ville et la nature autour la prend et la reflète. Le gris vert bleu est la tonalité du film. La caméra devait regarder la ville comme le visage d’un acteur.

Mohammed Bakrim, critique de cinéma, président du ciné-club Nour-Eddine Saïl

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