En flânant près de la Casbah des Oudayas, le promeneur aperçoit aisément, derrière un enclos grillagé, un grand chapiteau ainsi que des colonnes de marbre jonchant le sol. Il pourrait alors croire, à tort, que ces vestiges ont été découverts sur place – ce qui est généralement le cas dans ce genre de contexte. Pourtant, il n’en est rien !
C’est en réalité par pur hasard que j’ai découvert l’histoire méconnue de ce chapiteau et de ces colonnes. En feuilletant un numéro récent du Bulletin d’Archéologie Marocaine (tome 24, 2019, pages 185 à 196), je suis tombé sur un article intitulé « Note sur un chapiteau découvert dans l’estuaire du Bou-Regreg (Rabat-Salé, Maroc) », signé par Aomar Akerraz et ses collaborateurs, professeur à l’Institut National des Sciences de l’Archéologie et du Patrimoine (INSAP) à Rabat. Le titre a immédiatement retenu mon attention, bien qu’il ne précise pas l’emplacement exact de la découverte — rive droite, rive gauche, ou au milieu du lit du Bou-Regreg. Ce n’est qu’en lisant le corps de l’article que l’on obtient davantage d’informations.
L’article précise textuellement que « La découverte avait eu lieu le 25 mai 2008, lors du creusement des fondations des édifices de la « marina » faisant partie du nouvel aménagement de l’estuaire du Bou-Regreg, sur la rive droite de l’oued et à environ 200 m au sud de la porte de l’arsenal mérinide de Salé (Bab-Mrisa). Le chapiteau reposait dans des sédiments sableux mais, en l’absence de fouille systématique, on ignore le contexte exact du dépôt et la nature du mobilier qui aurait pu y être associé ».

On comprend donc que le chapiteau a été mis au jour lors du chantier de la marina du Bou-Regreg, sur la rive droite du fleuve — autrement dit à Salé —, dans le chenal qui reliait autrefois la rivière à la porte maritime de Bab Mrisa. Plus loin dans l’article, les auteurs soulignent d’ailleurs que le fait de conserver ce chapiteau à proximité de la Casbah des Oudayas « peut prêter à confusion ». Pour ma part, j’aurais apprécié que les auteurs soient plus explicites, en choisissant un titre plus informatif, du type : « Note sur un chapiteau découvert dans l’estuaire du Bou-Regreg, à Salé ». Une telle précision aurait d’emblée levé toute ambiguïté quant au lieu de la découverte.
Comme le souligne l’article mentionné plus haut, ce chapiteau ainsi que plusieurs colonnes ont été découverts lors des travaux de dragage effectués en 2008. Il s’agit d’un chapiteau en marbre de très grande taille, remarquable par la qualité de son exécution et son style résolument classique, avec une seule couronne d’acanthe finement sculptée. Ses dimensions sont impressionnantes : 0,92 m de hauteur, 0,94 m de diamètre à la base, et 1,18 m de largeur à l’abaque, ce qui lui confère des proportions plutôt trapues (H/L = 0,80). La surface supérieure présente deux trous carrés de 10 cm de côté et de 5 à 6 cm de profondeur, probablement destinés à la manipulation de la pièce. Elle comporte aussi cinq trous circulaires disposés en « X » depuis les angles de l’abaque, ce qui invite à s’interroger sur sa fonction initiale : s’agissait-il d’un support de statue ou d’un emblème ?
Bien qu’il soit difficile de déterminer avec certitude l’origine de ce chapiteau, les auteurs de l’article écartent l’hypothèse d’une production locale. En effet, aucun élément de facture comparable n’a été retrouvé sur les principaux sites romains du Maroc, tels que Volubilis, Sala ou Banassa. L’hypothèse la plus plausible est donc celle d’une importation depuis l’Italie. Le chapiteau remonterait à la période des Sévères (entre 193 et 235 apr. J.-C.). Il aurait été destiné à un important chantier architectural au Maroc — reste à savoir lequel, ce qui demeure incertain. Il aurait été enfoui là pendant des siècles, probablement à la suite d’un naufrage ou d’un accident survenu lors du déchargement.
Cette histoire de chapiteau exposé dans un lieu sans lien direct avec son contexte historique m’en rappelle une autre : celle des chapiteaux saâdiens et toscans disposés le long du parcours rouge du Royal Golf de Dar Es-Salam. Dans un article publié dans la revue Hespéris-Tamuda, Patrice Cressier (CIHAM-UMR 5648, Lyon) et Abdelaziz Touri (archéologue et historien de l’art islamique, INSAP) ont levé le voile sur le parcours énigmatique de ces éléments architecturaux. Leur étude très documentée, intitulée « Le long voyage des chapiteaux du Royal Golf de Dar Es-Salam à Rabat. Utilisation et réutilisation d’un élément clef de l’architecture islamique d’Occident en époque moderne et contemporaine », retrace avec précision l’histoire mouvementée de ces pièces remarquables.
Loin de tout chauvinisme, je pense qu’il serait plus pertinent que ce chapiteau et ses colonnes soient déposés et exposés près du lieu où ils ont été trouvés c’est à dire à la Marina de Salé près de Bab-Mrisa. Une telle disposition serait plus cohérente du point de vue de la conservation patrimoniale, et rappellerait l’existence du chenal aujourd’hui disparu, qui reliait autrefois le fleuve Bouregreg à la porte maritime de Bab Mrisa.
Dr Jamal Hossaini-Hilali