Bien que les mouvements d’indépendance aient fait valoir le droit des peuples à se libérer du joug de la colonisation et à s’émanciper, la promotion de la socio-diversité, le respect de la différence et de la liberté d’opinion n’ont pas toujours étaient garantis par le pouvoir post-colonial et même le processus du passage à une véritable Etat-nation n’a pas été achevé. Cela n’a pas été dû seulement aux tensions internes de tout genre, mais aussi à la continuité des ex-colonisateurs à saborder tout projet d’émancipation des forces démocratiques ou toute tentative de s’affranchir du paternalisme des forces mondiales. Les tensions de la période de la guerre froide et les guerres autour du nouvel ordre mondial en disent beaucoup.
Ce qui a été mis en avant, lors de cette période de la « guerre froide », c’était l’internationalisation beaucoup plus que la mondialisation, car ce qui intéressait les puissances mondiales, c’était plus les relations économiques (marchandises, capitaux, marchés, zones d’influence, etc.) et le contrôle de ces espaces économiques sous un label idéo-politique. Il a fallu attendre la montée en puissance des firmes transnationales/transterritoriales et leur libération du joug étatique avec l’instauration de l’Organisation Mondiale pour le Commerce (OMC) pour assister à l’émergence de la mondialisation (globalization en anglais) qui repose sur l’existence d’un espace économique commercial, financier, productif et culturel de plus en plus unifié. Seulement, avec cette mondialisation, la prophétie d’un monde articulé sur la libre circulation a été reconnue pour les produits et les capitaux et non pour les hommes. Ce qui a avivé les tensions aussi bien autour la marchandisation des biens culturels que les droits. Ainsi, la culture, dans son sens le plus large (y compris les croyances et les religions), s’est accaparé le rôle de mobilisateur avant-gardiste au nom des droits de l’Homme qui ont connu une mutation en droits humains (= articulation entre droits collectifs, droits catégoriels et droits individuels).
Dans le cadre de ce processus, Les Etats ont délaissé leur statut d’Etat providence tout en ayant la tentation de rester jacobinistes. C’est dans ce cadre qu’une tentative d’« états-unisation » de la mondialisation a été tentée par les USA surtout avec l’exploitation de l’attaque du 11 septembre 2001. Cependant, la frontière est devenue malléable à la guise du politique : marqueur de souveraineté, mais avec sa perméabilité économique et commerciale et son imperméabilité devant la mobilité humaine (pour ne pas parler des migrations) s’impose comme indicateur de puissance qui se déploie pour renforcer la puissance économique cherchant les marchés de profit en instituant l’offshoring et l’outsourcing !! Cela a contribué à une nouvelle perception de la frontière (du moins au niveau territorial). Il est à noter que ces nouvelles perceptions de la frontière et sa réglementation étaient plus bénéfique aux capitaux, trusts et firmes transterritoriaux issus du Nord … beaucoup plus qu’à la force du travail qui se trouve au Sud surtout. Certains, altermondialistes, entre autres, ont parlé même du néo-colonialisme ; tandis que d’autres, réformateurs, entre autres, ont parlé de l’impuissance de l’Etat face aux multinationales.
Si le débat sur la dimension économique et commerciale de la mondialisation oscille entre défense de souveraineté et des rôles de l’Etat en relation avec les questions du droit d’accès aux richesses, de solidarité internationale, de co-développement, etc. ; la question de la socio-diversité et la pluralité (socio-culturelle) reste floue et non tranchée. Mais à ce niveau, les frontières sont mobiles selon les approches, elles se font et se défont au gré des enjeux et des défis même au sein des mêmes camps. La mosaïcité de cette socio-diversité et pluralité (socio-culturelle) a été derrière cette fragmégration qui commence à entrevoir une sorte de stagflation. Elle est exacerbée essentiellement par cette tendance d’une mondialisation néolibérale (voire outrancière) qui sape l’émergence d’une véritable mondialité partagée et inclusive ; prélude de la citoyenneté universelle et la consécration de la sécurité humaine telle qu’elle a été définie par la littérature onusienne.
Dans toutes ces situations, la frontière agit comme un vecteur d’apaisement ou d’exacerbation aussi bien dans l’émergence, la construction ou la déconstruction de la pluralité que de travail sur les liens sociaux qui restent le substrat de cette pluralité. Il ne faut pas oublier que cela va se traduire par une mise en relation avec la frontière qu’elle soit concrète, abstraite ou même fictive et pour analyser cette mise en relation nous devons mobiliser trois notions au moins, à savoir :
A-Le passeur : Il se situe entre deux mondes au moins, de manière formelle ou informelle, et qui peut jouer le rôle de lien entre ces mondes qui, parfois, ne communiquent pas, mais qui répond toujours à une demande qui émane de ces mondes. Généralement, il ne peut intervenir que dans le cadre de cette demande et qui peut véhiculer d’autres services ou rôles aussi bien constructifs que destructifs … Mais cela dépend encore du statut du passeur. Il y a des passeurs comme ceux issus de la société civile qui militent pour la liberté de la mobilité, facilitent le passage, ouvrent les portes et accompagnent … et d’autres qui monnaient leurs services (les voyagistes, les acteurs de trafic ou traite …). Alors, tant que le passeur agit dans l’informel, ce sont les dynamiques positifs de la pluralité qui se trouvent en difficulté. Par contre, quand le passeur agit formellement (pour la défense des droits et la sécurité humaine, etc.), il participe avec les bénéficiaires à créer des espaces de protection et d’intégration et du coup, il agit sur la nature de la frontière et même à accélérer soit sa porosité ou sa caducité pure et simple.
B-La liminalité : Elle exprime aussi bien la mobilité de la frontière plus que sa caducité. Elle caractérise, à travers la matérialité de la frontière, un espace de passage et de transition, mais aussi l’état des personnes en situation d’handicap (qu’il soit lié à la santé de la personne ou à son statut légal, social, politique, etc.). La liminalité participe à la définition de l’entre-deux et du coup de l’altérité. Elle rend compte du rapport à la frontière dans ces termes concrets ou autres. Elle s‘inscrit au sein d’un processus s’articulant autour de 3 phases qui peuvent concerner non seulement l’individu mais aussi tout groupe institué de n’importe quel genre. Ces phases sont répertoriées, selon A. Van Gennep, comme suit :
- Une phase de « séparation », ou préliminaire, en référence à l’état précédent que ce soit au niveau individuel ou au niveau de la relation au groupe de référence.
- Une phase de « marge », ou liminale. C’est la phase que nous pouvons la comparer à la chrysalide. Elle est intermédiaire, l’entre-deux comme précité, la zone tampon ou en suspens entre l’avant et l’après …
- Une phase postliminaire qui se caractérise par la consécration ou l’« agrégation » qui marque le passage permettant l’accès à un nouvel état avec ce qui suit pour faire valoir le nouveau statut et les jouissances et/ou devoirs qui en découlent.
Ces phases, distinguées par A. Van Gennep, nous aident à mieux comprendre la participation de la frontière (quelle que soit sa nature) dans le déploiement de la pluralité et les dynamiques de l’inclusion/l’exclusion, l’inter/le trans, etc.
C-La performativité : Si elle nous fait penser de prime à bord à la maîtrise des langages qui peuvent se transformer en action, dans le sens où la prise de la parole est un engagement et « dire c’est faire » et vice-versa, ce concept réfère à la capacité de certaines propositions délibérées à transformer la réalité et les pratiques qui s’y rapportent. Cela nous pousse à dire que la performativité considère même que cette réalité à changer n’est pas donnée, elle est seulement une construction qui repose sur des interventions contextualisées sous l’effet des moyens et des rapports.
Cela nous pousse à dire que la frontière remplit, entre autres, des fonctions mentales et de ce fait, elle sert à argumenter des justifications de connexions/fusions ou de séparations, ainsi qu’à réglementer des passages ou des transitions. Ainsi, comme nous l’avons exposé plus haut, elle délimite le périmètre de l’exercice d’une souveraineté, comme elle sert à dessiner les contours d’une identité et aussi à marquer la différence entre le dedans/l’intérieur et le dehors/l’extérieur … Bref, c’est pour servir une entité et définir une citoyenneté (droit de de cité) ! D’ailleurs, si en Occident, la question de frontière est liée au rapport contradictoire et complexe entre « sujet » et « citoyen », comme le note E. Balibar, dans les pays du Sud (= région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord, à titre d’exemple) et suite à leur processus socio-politique, la question de citoyenneté se trouve handicapée par la citadinité suite à certain processus d‘ethnicisation de l’espace urbain ainsi qu’au réseau de népotisme et de clientélisme qu’elle véhicule. Ce qui fait que, même, la frontière, reconnue comme légale/légitime/légitimée, perd sa consistance juridico-politique sous l’impact d’autres références et rapports qui érigent d’autres frontières mobiles selon une logique segmentariste (et même segmentarisée !). Ce genre de situations exacerbe la pluralité et active l’effilochement des liens sociaux poussant à une implosion sociale se manifestant par l‘émergence des mouvements et des courants d’idées qui luttent pour défaire la société. Notons que, parmi ces mouvements, certains prêchent une « contre société » où l’avenir est idéalisé, d’autres font l’éloge d’un retour à une société ancestrale selon une action se ressourçant du passé. Cependant, cette différence s’explique par l’existence d’une tendance qui pense que cette mondialisation avec les frontières qu’elle véhicule peut-être changée et qu’un « autre monde est possible ». Par contre, la seconde diabolise cette mondialisation, traitant ceux qui ne partagent pas ses convictions sont des impies, car le paradis est dans l’au-delà. Si la 1ère tendance construit son utopie sur la viabilité de l’avenir, la deuxième connaît une crise non seulement dans la possibilité de perception d’un avenir, mais suite aux échecs et déceptions cumulés, elle vit une crise dans l’élaboration même du concept de « l’Avenir ».
Cette crise de la mondialisation avec ses frontières incite à réinviter un nouveau modèle de mondialité où la frontière devient un lieu de rencontre, d’échange et de partage. Un marqueur de la diversité selon une logique de promotion et sans hiérarchisation de la socio-diversité. Dans ce contexte, la frontière peut avoir la fonction d’un repaire des nuances de la diversité exhibant ses richesses sans fonction à caractère exclusif ou de stigmatisation. Dans ce modèle de mondialité qui se construit autour de la différence articulée sur l’égalité (= différents, mais égaux), la frontière devient un creuset des transitions créatives axées sur les droits et la liberté et rénovant le tissu social (transnationalité, familles transnationales, transculturalité, etc.). La frontière devient alors une fenêtre, sorte d’ouverture sur l’autre, l’extérieur, le monde … avec un nouveau paradigme pouvant aider à appréhender ces crises sur la base d’une nouvelle perception de la frontière.
Abdelfattah Ezzine Sociologue, Président de l’Espace Médiation (www.espacemediation.org) et Coordinateur National de l’Instance Marocaine de Sociologie (MSI)