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Un marocain du Rif aux portes du pouvoir : Aboutaleb défie l’imaginaire politique européen

01 octobre 2025 - 12:05

L’idée qu’un homme né au Maroc, dans une famille modeste du Rif, puisse diriger un gouvernement européen paraissait naguère improbable. Pourtant, Ahmed Aboutaleb, ancien maire de Rotterdam, apparaît aujourd’hui comme le favori des électeurs néerlandais pour devenir Premier ministre. L’enjeu dépasse son nom ou son parcours. Sa montée dans les sondages remet en cause une vision figée de qui peut gouverner en Europe.

Un sondage récent, réalisé auprès de plus de 1 200 électeurs, place Aboutaleb en tête des personnalités jugées les plus aptes à diriger les Pays-Bas. Il recueille 13 % des intentions, devant le tribun de l’extrême droite Geert Wilders (11 %). Derrière eux, les figures du centre et de la gauche traditionnelle, comme Henri Bontenbal ou Frans Timmermans, stagnent à 7 %. Il ne doit pas sa popularité à la seule communauté issue de l’immigration. Son profil attire aussi des électeurs âgés, des diplômés et des urbains qui cherchent une figure rassurante.

Le contexte politique néerlandais amplifie la portée de cette ascension. Les élections anticipées du 29 octobre 2025 interviennent après la chute d’un gouvernement incapable de gérer les tensions sur l’immigration, le logement, le climat et la cohésion sociale. Le paysage politique est fragmenté. Le Parti pour la liberté (PVV) de Geert Wilders mène une campagne virulente contre l’immigration, tandis que les libéraux du VVD et les écologistes de gauche cherchent à reconstruire des alliances. Dans ce brouillage, Aboutaleb apparaît comme une réponse pragmatique à la crise de confiance, mais aussi comme le produit d’un pays qui se découvre plus complexe que ses caricatures.

Ceux qui réduisent sa popularité à l’effet « diversité » se trompent de lecture. Son image s’est construite à Rotterdam, deuxième ville du pays, marquée par la mixité sociale, les fractures urbaines et les métissages culturels. Aboutaleb y a incarné une autorité ferme, mais inclusive, s’exprimant sans ambiguïté contre l’extrémisme, mais aussi contre la discrimination. Quand il dit que ceux qui rejettent les valeurs démocratiques « feraient mieux de faire leurs valises », il parle autant aux marginaux violents qu’aux réactionnaires xénophobes. Cette rhétorique directe l’a crédité d’une légitimité qui dépasse ses origines.

Pour les Marocains, sa trajectoire dépasse la simple réussite personnelle. Elle touche une mémoire collective où la figure de l’émigré reste souvent associée au travail invisible, aux emplois précaires ou à la méfiance administrative. Voir un enfant du Rif devenir une option crédible pour diriger un État occidental, c’est constater que l’intégration ne se limite pas à l’ascenseur social, mais peut atteindre le sommet du pouvoir. Cette possible accession recompose aussi la perception de la diaspora marocaine, souvent perçue à travers le prisme sécuritaire ou humanitaire.

Mais l’enjeu ne concerne pas que le Maroc ou les Néerlandais d’origine immigrée. Il éclaire une vérité embarrassante pour d’autres pays européens. En France, en Belgique, en Allemagne ou en Italie, aucun responsable politique issu de l’immigration postcoloniale n’a jamais occupé une fonction exécutive suprême. Les mêmes sociétés qui vantent la méritocratie ou l’égalité républicaine s’arrêtent encore aux portes des palais gouvernementaux quand il s’agit d’un nom arabe, turc ou africain.

La progression d’Aboutaleb intervient au moment où l’extrême droite européenne a cessé d’être marginale. Le fait que Gerert Wilders, connu pour ses slogans anti-islam et ses attaques contre les doubles nationalités, soit juste derrière lui dans les sondages dit beaucoup du dilemme néerlandais : deux visions du pays se font face, et l’une d’elles pourrait choisir un Premier ministre venu des périphéries sociales et géographiques de l’Europe.

Reste une question que l’Europe devra assumer, qu’Aboutaleb l’emporte ou non. Si un homme issu de l’immigration marocaine peut diriger un pays fondateur de l’Union, pourquoi d’autres États continueraient-ils à considérer cette trajectoire comme improbable ? Les gouvernements pourront invoquer les particularités néerlandaises ou les jeux de coalition, mais le précédent pèsera.

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