Trump vient de se présenter comme l’artisan d’un nouvel ordre au Moyen-Orient. Son plan pour Gaza, qualifié par la Maison Blanche d’« historique » et de « transformateur », aspire à consolider un legs diplomatique qui a débuté avec les Accords d’Abraham. Cependant, cette « pax trumpienne » révèle une architecture géopolitique profondément régressive. Il s’agit d’une paix imposée après l’épuisement militaire du Hamas, et non d’un accord négocié entre acteurs disposant d’une réelle capacité de décision. Certaines omissions stratégiques attirent puissamment l’attention : le plan ignore délibérément la Cisjordanie, reporte indéfiniment la question de Jérusalem et écarte la viabilité de l’État palestinien. Washington a opté pour une solution bilatérale qui exclut les organismes internationaux, perpétuant des structures de contrôle territorial israélien sur une population fragmentée, économiquement dépendante et politiquement subordonnée. Cette « paix » néocoloniale est la constatation que Trump ne sauve pas l’Occident, mais au contraire l’enterre.
La civilisation occidentale traverse une crise existentielle qui transcende la conjoncture politique immédiate. Nous n’assistons pas uniquement au déclin naturel d’une hégémonie historique, mais à son accélération sous la gérance de Donald Trump. Son retour à la Maison Blanche a catalysé des processus de décomposition qui auraient normalement requis des décennies pour se manifester. Celui qui se présente comme le sauveur de l’Occident agit comme son fossoyeur. Le paradoxe est révélateur. Une civilisation qui a perdu confiance en ses valeurs fondatrices embrasse des dirigeants qui promettent de restaurer une grandeur mythique par la négation des principes qui l’ont fait naître. Trump synthétise cette décadence, combinant populisme autoritaire et incompétence stratégique dans une formule qui accélère l’effondrement occidental.
Huntington a défini la civilisation occidentale comme une « entité culturelle » articulée autour de l’héritage gréco-romain, du christianisme, des langues européennes, de la séparation entre autorité spirituelle et temporelle, de l’État de droit, du pluralisme social et de l’individualisme. Le politologue américain avait averti que les prétentions universalistes de l’Occident généreraient inévitablement des conflits civilisationnels. Cette prédiction acquiert une actualité dramatique sous Trump, qui a converti l’unilatéralisme agressif en doctrine, détruisant la crédibilité occidentale en tant que dépositaire de valeurs universelles. Le trumpisme réduit la complexité de l’Occident à un suprémacisme culturel qui alimente précisément les ressentiments que Huntington avait identifiés comme source de conflit global. La perte d’influence s’avère dévastatrice pour une civilisation qui a légitimé sa prédominance par la supériorité éthique de ses systèmes politiques.
Trump sape invariablement les institutions démocratiques américaines. La politisation de la Cour suprême par la nomination de magistrats idéologiquement alignés a renversé des droits fondamentaux comme l’avortement. L’abus du droit de grâce présidentiel élimine la séparation des pouvoirs. L’instrumentalisation du FBI et d’autres corps de sécurité à des fins partisanes transforme l’appareil d’État en outil de pouvoir personnel. La collusion entre intérêts économiques particuliers et décisions présidentielles normalise la corruption institutionnelle. L’abrogation des droits des migrants et le déploiement de la Garde nationale contre des États gouvernés par des démocrates configurent un schéma autoritaire où la coercition et l’outrance se présente comme stratégie politique légitime.
Le droit international et le multilatéralisme, fondements de l’ordre occidental, subissent une détérioration accélérée en raison de la conception transactionnelle trumpienne des alliances. Cette vision réduit la coopération internationale à des calculs commerciaux immédiats, transformant la sécurité collective en marchandise. La menace de retirer la protection militaire aux pays n’atteignant pas 5 % du PIB en dépenses de défense fragmente l’Occident en gouvernements se disputant individuellement la faveur américaine. Parallèlement, la faillite morale occidentale se manifeste à Gaza, où le génocide palestinien soutenu par l’armement occidental met en évidence l’hypocrisie de ceux qui se proclament défenseurs des droits fondamentaux. La déshumanisation des Palestiniens contraste brutalement avec la rhétorique occidentale sur la dignité universelle. Le projet de convertir Gaza en complexe touristique pendant l’extermination de sa population représente la perversion ultime des valeurs civilisationnelles, réduisant la tragédie humanitaire à une opportunité commerciale.
Les guerres tarifaires ont accéléré la recherche d’alternatives au système financier occidental, fragmentant l’architecture économique qui a soutenu son hégémonie. L’utilisation du dollar comme arme de coercition géopolitique incite les économies significatives à développer des systèmes de paiement indépendants. Les BRICS+, menés par la Chine, ont élargi leur membership en incorporant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, représentant désormais 47 % de la population mondiale et 37 % du PIB global. Cette reconfiguration ne constitue pas une évolution naturelle, mais une réponse défensive face à l’utilisation par Washington de sa position privilégiée pour punir ses adversaires et faire pression sur ses alliés. Le protectionnisme américain accélère la formation de coalitions qui réduisent la centralité occidentale dans le système économique global, minant les bases matérielles de son pouvoir.
L’incapacité occidentale à générer des récits convaincants contraste avec la sophistication stratégique chinoise. Trump offre nostalgie et repli, tandis que Pékin déploie une vision de transformation planétaire. Sa stratégie technologique vise à diriger l’intelligence artificielle et l’informatique quantique, créant un cyberespace propre qui défie le monopole occidental de l’information. Diplomatiquement, la Chine a médié des conflits que l’Occident n’a pu résoudre, comme l’accord entre l’Iran et l’Arabie saoudite, démontrant une capacité à générer de la stabilité là où les États-Unis ont semé le chaos. Sa présence militaire s’étend discrètement de l’Arctique à l’Afrique, établissant des bases navales qui projettent un pouvoir planétaire cohérent. La Chine présente des visions de connectivité et de développement partagé tandis que l’Occident se débat dans des crises identitaires, cédant l’initiative historique.
Cette asymétrie reflète la perte de confiance occidentale sur sa capacité à mener le progrès global. Comme l’a observé Michael Ignatieff, évoquant Gibbon, « le fier Empire romain commit l’erreur fatale de confondre sa monarchie avec le globe terrestre », un avertissement qui résonne face au trumpisme. Dans son A Study of History, Toynbee a expliqué que les civilisations meurent par perte de créativité interne et incapacité à répondre aux nouveaux défis, non par agression externe. Lorsqu’une civilisation perd la certitude de sa mission historique et réduit son discours à une gestion défensive du déclin, elle cède le leadership à des acteurs porteurs de visions de changement, même si celles-ci sont moins compatibles avec ses valeurs traditionnelles. La pusillanimité européenne aggrave la crise : incapable de générer des réponses autonomes, elle délègue à Washington des décisions qui affectent son propre avenir. Ce qui aurait pu être un processus graduel de plusieurs décennies s’est transformé en effondrement accéléré. La pax trumpienne sur Gaza synthétise cette banqueroute civilisationnelle. Une paix construite sur des décombres, imposée par la supériorité militaire et conçue pour perpétuer la domination, non pour garantir la justice. Ainsi se scelle l’épitaphe d’une civilisation qui a renoncé à mener le monde par l’exemple.
*David Alvarado est politologue, professeur d’université, consultant international et journaliste espagnol.