La capitulation d’Ursula von der Leyen face aux exigences commerciales de Donald Trump cristallise l’effondrement définitif de ce que l’on pourrait appeler « l’Europe imaginaire ». Cette construction discursive a présenté pendant des décennies l’UE comme une puissance normative mondiale, défenseure de valeurs universelles et acteur géopolitique autonome. Pourtant, elle s’abat face à chaque crise qui exige des réponses cohérentes et des décisions courageuses. Pour le Maroc et les pays du Maghreb, cette paralysie européenne ne constitue pas un spectacle lointain d’impuissance institutionnelle, mais une opportunité historique pour redéfinir les termes d’une relation jusqu’à présent marquée par une forte asymétrie. L’UE, qui a besoin de Rabat, fait face à un dilemme existentiel, tandis que le Royaume chérifien consolide son rôle de partenaire stratégique indispensable mais de plus en plus autonome dans l’échiquier méditerranéen.
La fragmentation du Parlement européen après les élections de 2024 a transformé la gouvernabilité continentale en un exercice d’équilibrisme permanent qui paralyse toute ambition d’approfondir la voie communautaire. Von der Leyen gouverne avec une majorité de seulement 401 députés sur 720, dépendant du soutien volatile de libéraux, sociaux-démocrates et écologistes qui nourrissent de profondes divergences sur des questions fondamentales. Cette arithmétique la condamne à chercher des consensus impossibles qui diluent toute initiative ambitieuse, la transformant en une dirigeante structurellement faible face à des défis qui exigent un leadership ferme. Comme le documente Luuk van Middelaar dans ses analyses, l’UE fonctionne par une improvisation constante de réponses immédiates, manquant de vision stratégique à long terme. À Bruxelles on débat perpétuellement dans des comités qui produisent des communiqués sans impact effectif. Cette léthargie institutionnelle permet au Maroc de négocier depuis des positions plus favorables, comme le démontre la reconnaissance espagnole du plan d’autonomie pour le Sahara en mars 2022, suivie de celle de la France en juillet 2024.
La faiblesse institutionnelle européenne s’aggrave par la nécessité de satisfaire des partenaires dont la priorité passe par leurs propres intérêts nationaux au-dessus de toute prétention d’autonomie stratégique continentale. Le cas de l’Allemagne est paradigmatique. La pression de son industrie de l’automobile transforme la politique commerciale européenne en otage de Volkswagen, BMW et Mercedes. Lorsque la Chine menace de droits de douane sur les véhicules, Berlin fait pression pour assouplir les sanctions contre Pékin, subordonnant la cohérence géopolitique aux bénéfices de ses entreprises. La France bloque les initiatives qui affectent ses champions nationaux, l’Italie conditionne son soutien à des transferts fiscaux et les pays de l’Est privilégient la protection américaine sur l’autonomie stratégique continentale. « L’Europe imaginaire » des discours officiels se heurte à une réalité fragmentée où chaque État membre fait passer ses intérêts particuliers avant le projet commun. Pour le Maroc, cette fragmentation représente un avantage stratégique : Rabat peut négocier bilatéralement avec Madrid, Paris ou Berlin, obtenant des concessions qu’une UE cohésive n’accorderait jamais.
En même temps, l’émergence de forces politiques ouvertement pro-russes au sein des institutions européennes révèle à quel point l’UE manque de mécanismes pour protéger sa propre intégrité. Viktor Orbán ne se limite pas à bloquer les sanctions contre Moscou, sinon qu’il reçoit Poutine à Budapest lorsqu’il exerce la présidence tournante européenne, transformant la diplomatie continentale en farce. L’Europe qui se définit par opposition à l’autoritarisme russe abrite dans ses institutions des dirigeants qui collaborent ouvertement avec le Kremlin, sapant la crédibilité de tout discours sur la défense de la démocratie. Cette contradiction n’échappe pas à Rabat, qui observe avec attention comment Bruxelles exige du Maroc des avancées démocratiques et le respect des droits de l’homme tout en tolérant en son sein des comportements qu’elle n’accepterait jamais de ses voisins du Sud. La double morale européenne, de plus en plus évidente, affaiblit sa capacité de pression sur le Royaume chérifien dans des domaines sensibles comme la gouvernance ou les libertés publiques.
La gestion européenne de la guerre à Gaza a mis à nu cette schizophrénie institutionnelle de manière crue. Tandis que von der Leyen proclamait la défense des « valeurs européennes », le commissaire hongrois Olivér Várhelyi suspendait unilatéralement l’aide palestinienne, avant d’être rectifié quelques heures plus tard par le Slovène Janez Lenarčič. L’Europe manque de doctrine cohérente face aux crises humanitaires qui exigent des réponses immédiates. L’UE, qui s’érige en gardienne du droit international, est incapable de forcer l’entrée de l’aide humanitaire à Gaza tout en finançant indirectement l’arsenal employé pour bombarder hôpitaux et écoles. Pour l’opinion publique arabe et marocaine, cette flagrante contradiction entre rhétorique et pratique alimente un scepticisme profond envers un projet qui promet ce qu’il ne peut accomplir. Les images de souffrance palestinienne contrastent avec les communiqués européens sur la « proportionnalité » et la « légalité », révélant l’impuissance d’une Europe qui parle sans agir tout en exigeant du Maroc le respect rigoureux des traités commerciaux et des accords migratoires.
La dépendance croissante de l’Europe vis-à-vis du Maroc en matière migratoire illustre la transformation de la relation de pouvoir traditionnelle. Bruxelles a alloué 500 millions d’euros pour la gestion migratoire jusqu’en 2027, reconnaissant implicitement que sans la coopération de Rabat le système frontalier européen s’abîmerait. Le Royaume chérifien est devenu le « gardien » des portes de l’Europe, un rôle qui confère au Maroc une capacité de négociation bilatérale considérable depuis une position de force. Lorsque la Commissaire européenne Dubravka Šuica a déclaré en septembre 2025 que le Maroc est un « partenaire privilégié » pour la stabilité méditerranéenne, elle reconnaissait une réalité géopolitique qui transcende la rhétorique diplomatique : la dépendance européenne de la coopération marocaine a inversé les termes traditionnels de la relation. Cette asymétrie en transformation se manifeste dans des domaines comme la lutte antiterroriste au Sahel, où Rabat constitue un partenaire valorisé face à l’expansion jihadiste, ou dans la sécurité énergétique, où l’Initiative Atlantique marocaine promet de redéfinir les routes commerciales africaines en offrant des alternatives aux circuits traditionnels qui traversent les ports européens.
Le paradoxe européen atteint son expression maximale dans les arrêts de la Cour de Justice de l’UE sur les accords commerciaux avec le Maroc liés au Sahara. En octobre 2024, la CJUE a annulé des accords sur la pêche et les produits agricoles alléguant l’absence de consentement du peuple sahraoui, générant un vide juridique que Bruxelles a tenté de résoudre par des rustines juridiques d’urgence. Cependant, cette même Europe qui invoque le droit international pour questionner les accords commerciaux avec le Maroc garde un silence absolu lorsque des compagnies aériennes européennes établissent des routes vers Dakhla ou lorsque des entreprises du vieux continent investissent massivement dans les infrastructures sahariennes. L’incohérence juridique européenne permet à Rabat de naviguer entre différentes juridictions et acteurs, maximisant les bénéfices tandis que Bruxelles manque de stratégie unifiée. Comme l’anticipait Robert Kagan dans son analyse sur la divergence atlantique, l’Europe a construit son identité postmoderne en supposant que le pouvoir militaire avait été dépassé par le pouvoir normatif, une illusion qui s’effondre non seulement face à des adversaires extérieurs, mais également face à ses propres partenaires communautaires qui ne comprennent que le langage de la force et des intérêts concrets.
La bâtisse d’une « Europe réelle » exigerait une révolution institutionnelle que peu de dirigeants européens sont disposés à assumer. Elle nécessiterait d’abandonner l’unanimité qui permet à un seul État de bloquer des initiatives continentales, de créer des capacités militaires autonomes qui réduisent la dépendance envers Washington et de développer des instruments économiques qui contrecarrent la coercition chinoise et américaine. Mais cette transformation se heurterait frontalement aux intérêts nationaux consolidés et aux élites politiques qui préfèrent la subordination confortable à une autonomie téméraire. L’UE est une succession de tactiques en quête d’une stratégie, improvisant des réponses fragmentaires face à des crises qui exigent une vision cohérente. Pour le Maroc, cette réalité ouvre un vaste espace de manœuvre. Quand l’Europe débat sur quel type de puissance, elle veut être, le Royaume consolide des alliances stratégiques avec l’Espagne et la France, approfondit ses liens économiques avec la Chine, maintien des canaux diplomatiques avec la Russie et négocie des accords bilatéraux avec les États membres de l’UE sans attendre de coordination depuis Bruxelles. Dans cette reconfiguration des rapports de force, l’Europe fragmentée qui cherche encore son chemin fait face à un Maroc qui semble avoir déjà trouvé le sien.
*David Alvarado est politologue, professeur d’université, consultant international et journaliste espagnol.