Je retrouvai Tomás Moulay Abdallah à la sortie du métro. Il souriait comme quelqu’un qui sait que je m’apprête à franchir la porte d’un autre temps. En montrant l’enseigne, il lança :
-Te voilà arrivé à Tétouan… sans quitter Madrid !
Il parlait du quartier madrilène de Tetuán, puis ajouta, amusé :
– « Moi aussi, je suis tétoanais ».
Ce quartier n’était pas un simple lieu : c’était une mémoire. Il rappelait l’épopée de ces Morisques chassés de Grenade qui, en traversant la mer, reconstruisirent pierre après pierre la ville de Tétouan, devenue la fille fidèle de Grenade. Quand, des siècles plus tard, Madrid donna ce nom à l’un de ses quartiers, l’histoire traça un fil invisible entre Grenade l’exilée, Tétouan la renaissante et Madrid l’accueillante ; comme si la mémoire refusait d’être dispersée.
Je songeai alors que Madrid elle-même n’était pas étrangère à al Andalus : fondée par l’émir Muḥammad Ier, elle portait encore dans son nom Majrit مجريطla trace arabe de ses origines. En arpentant les ruelles de Tetuán, j’avais la sensation de marcher sur une terre à double empreinte : celle de Tétouan, chargée de larmes et d’exil, et celle de Madrid, où la modernité européenne laisse percer, sous son vernis, l’ombre persistante d’al-Andalus. Tout autour de moi semblait murmurer : L’esprit andalou n’a jamais quitté ces lieux.
La nuit tomba doucement, comme un rideau de théâtre qu’on tire avant la scène décisive. En quittant la station, j’eus l’impression d’emprunter un couloir secret vers un autre siècle. Chez la famille de Tomás, les visages me frappèrent par leur mélange : traits arabes, gothiques, berbères ; une mosaïque où se lisait l’histoire du métissage.
Le père, silencieux et digne, avait la gravité d’un manuscrit ancien. La mère, lumineuse et douce, ressemblait à ces fenêtres de l’Alhambra que le couchant dore d’or et de nostalgie. Et la petite-fille, avec ses cheveux blonds et ses yeux verts, semblait boire à la même source andalouse où se reflètent l’olivier et le ciel.
Je me dis : la beauté est entrée dans cette maison, elle a fermé la porte derrière elle, et caché la clé dans les ruines de Madīnat al-Zahrā.
Tomás se tourna vers son père et dit :
– Appelle-le par son nom de famille, parce que son prénom contient la lettre « Ayn » عين
Je répondis en souriant :
Le tien aussi !
Un rire éclata, mais derrière lui subsistait la gêne ancienne d’une lettre chargée de mémoire. À l’université, Tomás préférait se présenter simplement comme Moulay, évitant le Abdallah qui portait, pour lui, le poids d’une filiation enfouie.
Après un moment de silence, le vieil homme dit lentement :
– Je m’appelle Manuel… mais j’ai un autre nom : ʿAbd al-Raḥmān. Ce nom n’a jamais disparu de notre lignée.
Et, d’un ton presque solennel:
– ʿAbd al-Raḥmān Ier a fondé l’émirat, le second la civilisation, le troisième le califat.
Puis, désignant la jeune fille :
– À l’école, elle s’appelle Aurora ; ici, nous l’appelons Ṣubḥ.
Je pensai aussitôt à Ṣubḥ la Vasconne, cette femme de pouvoir et d’intelligence qui régnait sur Cordoue quand l’Europe cachait encore les siennes dans les couvents.
Le vieil homme m’interrogea sur certains rites que sa famille conservait. Je répondis:
– Oui, ils sont d’origine islamique, mais altérés. Quand la science du al Fiqh علم الفقه s’éteint, les coutumes s’inventent un refuge.
Il demanda :
– Le fiqh, est-ce la jurisprudence?
Je répondis :
– Pas tout à fait. Les mots, lorsqu’ils s’exilent de leur foi, perdent leur âme, comme l’étranger perd sa langue.
Il hocha la tête, le regard perdu dans des siècles d’absence.
La grand-mère et la jeune fille apportèrent le café accompagné de gâteaux dorés. À leur vue, un parfum d’enfance m’envahit : almojábanas المجبنات, ces douceurs au fromage et au miel qu’on préparait à Tétouan au Ramadan. Même recette, même odeur, même mémoire.
La grand-mère servait avec lenteur, la jeune fille imitait ses gestes, et je compris que l’héritage véritable ne passe pas seulement par le sang, mais par le goût, la main, et la fidélité du geste. Ce qui sauve un peuple de l’oubli, ce n’est pas seulement le livre, c’est la table où la mémoire s’assied quand l’histoire se tait.
Un silence. Des regards échangés entre Tomás et son père.
Je sentis que je frôlais un secret morisque : celui d’une famille vivant entre deux noms, deux rites, deux fidélités ; comme ces ancêtres qui, pour survivre à l’Inquisition, cachèrent leur foi sous la cendre.
Soudain, le vieil homme se leva et revint tenant un grand volume à la couverture de cuir usé. Les pages, jaunies par le temps, exhalaient cette odeur d’encre ancienne qui rappelle la bibliothèque al Qarawyyin de Fès. Lorsqu’il le posa devant moi, j’eus le sentiment d’ouvrir non pas un livre, mais une porte rescapée du feu.
Il me raconta comment son aïeul l’avait sauvé un jour de 1502, à Grenade, lorsque les flammes, sous les ordres du cardinal Cisneros, dévoraient des siècles de savoir. Le ciel rougeoyait, les manuscrits se consumaient, et l’air sentait la fin d’un monde.
Ce jour-là, me dit-il : le feu parut plus saint que l’encre.
Comment son ancêtre réussit-il à sauver ce manuscrit, dissimulé entre des mains tremblantes ? Peut-être ne le saurai-je jamais. Mais, en cet instant, je compris que j’avais sous les yeux non pas un objet, mais une survie.
Je levai la tête vers le vieillard et murmurai :
– Ce n’est pas un livre… c’est une vie entière.
Il sourit longuement, avec ce calme des gens qui savent qu’ils viennent de transmettre l’essentiel. Puis il dit, comme on confie une prière :
– Alors… le secret de notre vie est entre vos mains.
À suivre