En 1993, des habitants de Sarajevo se courbent pour traverser une zone exposée aux tirs de snipers serbo-bosniens, au cœur du siège de la capitale. Photo : Chris Helgren / Reuters.
La justice italienne réexamine des faits attribués à des Européens qui, durant le siège de Sarajevo, auraient payé pour accéder à des positions de tir tenues par l’armée serbo-bosnienne. L’affaire, longtemps évoquée sans suite, entre désormais dans un cadre judiciaire formel.
La Procure de Milan traite depuis novembre une série d’allégations portant sur la présence de ressortissants italiens dans les collines qui dominaient Sarajevo entre 1992 et 1996. Selon les éléments transmis aux magistrats, certains auraient versé de l’argent à des soldats serbo-bosniens pour être conduits sur des zones de tir à partir desquelles des civils étaient visés. Le parquet considère ces faits comme relevant de l’homicide volontaire aggravé, ce qui suffit pour ouvrir une procédure.
L’origine du dossier remonte aux recherches menées par le journaliste milanais Ezio Gavazzeni, qui affirme avoir croisé des témoignages dispersés depuis les années 1990. Le documentaire Sarajevo Safari, diffusé en 2022, avait relancé le débat en recueillant les propos d’un ancien combattant évoquant la présence d’« Occidentaux » tirant sur la ville. Ces déclarations avaient été contestées, ce qui avait laissé la question en suspens. La transmission d’un rapport par l’ancienne maire de Sarajevo, Benjamina Karić, a renforcé la demande d’examen judiciaire.
Les enquêteurs cherchent désormais à établir la réalité des déplacements décrits, présentés comme transitant par Trieste puis Belgrade avant d’atteindre les collines entourant la ville. Les magistrats ne disposent pour l’heure que d’indications fragmentaires et d’hypothèses à vérifier. Aucune conclusion n’est avancée sur l’ampleur du phénomène, ni sur l’identité exacte des personnes impliquées.
Ce qui rend cette affaire sensible, près de trente ans après la fin de la guerre, tient à la nature des faits supposés. Le siège de Sarajevo a été documenté pour ses bombardements, ses tirs de snipers et les plus de 10 000 victimes civiles. L’idée que des étrangers aient payé pour participer à ces violences introduit une dimension rarement étudiée : celle d’acteurs extérieurs qui auraient abordé la guerre comme un espace d’expérimentation personnelle.
Les autorités italiennes considèrent que la prescription ne s’applique pas aux crimes évoqués, et que les faits méritent une instruction complète. La procédure ne préjuge de rien, mais elle oblige à revisiter des zones du conflit restées longtemps hors du champ judiciaire, entre témoignages contradictoires et archives lacunaires.
L’ouverture de cette enquête rappelle que certaines pages de la guerre de Bosnie restent inachevées et que des responsabilités périphériques, longtemps ignorées, peuvent refaire surface lorsque les institutions décident de les examiner.