Dr. David ALVARADO*
À l’heure où l’Espagne commémore le cinquantenaire de la mort de Francisco Franco, un paradoxe dérangeant traverse la société : une partie croissante des jeunes regarde le franquisme avec une indulgence inattendue. Cette réhabilitation diffuse, nourrie par l’ignorance historique, les réseaux sociaux et le malaise économique, interroge la solidité de la culture démocratique espagnole. Dans cette colonne, David Alvarado analyse les raisons profondes de ce glissement mémoriel et les risques qu’il fait peser sur l’avenir institutionnel du pays.
« Espagnols, Franco est mort ». C’est par ces mots que le président du gouvernement espagnol de l’époque, Carlos Arias Navarro, annonçait au pays, le 20 novembre 1975, le décès du dictateur qui avait gouverné l’Espagne d’une main de fer pendant près de quatre décennies. Cinquante ans après cette annonce larmoyante, nombreux sont les Espagnols qui se posent la question suivante : Franco est-il vraiment mort ? Des enquêtes récentes révèlent des données alarmantes : 41,4% des jeunes Espagnols âgés de 17 à 35 ans évaluent positivement ce que représentait le régime franquiste, face aux 40% qui le rejettent. Lorsqu’une génération qui n’a jamais connu la dictature manifeste une telle ambiguïté morale envers un système responsable de décennies de répression, nous devons nous interroger sur ce qui fait défaut dans la transmission de la mémoire démocratique.
Les données du sondage réalisé par SocioMétrica pour le média numérique El Español en novembre 2025 sont sans équivoque. Le 35,9% de la population espagnole se montre favorable à ce que représentait le franquisme, contre 55,5% qui s’y opposent. Un Espagnol sur trois maintient une opinion favorable du dictateur après quatre décennies de démocratie. Plus préoccupant encore, on observe une égalité technique parmi les tranches de population les plus jeunes, une génération qui n’a connu le franquisme que de manière indirecte, à travers l’éducation et les médias.
Le plus récent baromètre du Centre de Recherches Sociologiques confirme cette tendance. D’après celui-ci, le 21,3% de la population considère que les années de dictature furent « bonnes » ou « très bonnes », un chiffre qui double presque les 11,2% enregistrés en l’an 2000. Parmi les électeurs de Vox, parti d’extrême droite espagnol, le soutien à l’héritage franquiste atteint 70%, tandis qu’il s’élève à 54,7% chez les sympathisants du Parti Populaire conservateur. L’étude de l’institut 40dB pour El País révèle en outre que 23,6% de la génération Z et 22,9% des millennials considèrent que dans certaines circonstances, un régime autoritaire pourrait être préférable à la démocratie.
Ce phénomène de révisionnisme historique répond à des causes structurelles profondes qui dépassent la simple méconnaissance. L’enquête de 40dB montre que 48% de la génération Z ignore comment est mort Federico García Lorca, le poète fusillé par le régime franquiste en 1936, et seule la moitié des personnes interrogées attribue correctement le début de la Guerre civile espagnole à un coup d’État militaire mené par Franco contre le gouvernement démocratique de la Seconde République. Cette lacune éducative se combine avec la prolifération de contenus sur les réseaux sociaux qui normalisent et glorifient même le franquisme.
Au-delà de la prolifération de mensonges sur les supposés bienfaits de la dictature, des vidéos générées par intelligence artificielle présentent Franco « donnant son avis » sur les problèmes actuels, diffusant ainsi des mélanges d’histoire et de musique basée sur l’hymne de l’Espagne franquiste. Comme le soulignent les politologues Levitsky et Ziblatt dans leur ouvrage influent How Democracies Die, les régimes autoritaires contemporains n’arrivent pas par des coups d’État militaires, mais à travers l’érosion graduelle des institutions critiques et des normes politiques. Le révisionnisme historique fonctionne précisément comme ce mécanisme subtil d’érosion en sapant la mémoire collective qui soutient le consensus démocratique.
Les conséquences politiques de cette dérive sont évidentes et préoccupantes. L’extrême droite a capitalisé le mécontentement juvénile, transformant la précarité économique et la frustration générationnelle en nostalgie d’un ordre supposé perdu. Les jeunes Espagnols affrontent le taux de chômage le plus élevé de l’Union européenne, des difficultés insurmontables pour accéder au logement et la certitude qu’ils vivront moins bien que leurs parents. Dans ce contexte de vulnérabilité, les discours qui présentent le franquisme comme une époque de stabilité trouvent un terrain fertile, bien qu’ils ignorent délibérément la répression systématique, les exécutions, les prisons, la censure et la police secrète qui caractérisaient le régime.
Comme l’avertit l’historien Robert Paxton dans son ouvrage classique The Anatomy of Fascism, les mouvements autoritaires prospèrent non seulement par leur idéologie explicite, mais par leur capacité à mobiliser des émotions collectives de frustration et de ressentiment. Le fascisme, rappelle Paxton, doit se comprendre non par ce qu’il dit mais par ce qu’il fait : la suppression des libertés, la diabolisation des adversaires politiques et l’instrumentalisation de la peur. La banalisation du franquisme dans le discours public espagnol reproduit ces schémas, légitimant graduellement des formes d’autoritarisme que l’Europe croyait dépassées après la Seconde Guerre mondiale.
La bataille pour la mémoire historique est aussi la bataille pour l’avenir démocratique. Il ne suffit pas de commémorer les cinquante ans sans Franco si nous permettons que le révisionnisme érode les fondements de la coexistence démocratique. Les démocraties, comme le démontrent Levitsky et Ziblatt, meurent lorsque les normes civiques qui les soutiennent s’affaiblissent, lorsque la tolérance mutuelle et la retenue institutionnelle cessent de fonctionner comme barrières face à l’autoritarisme. L’Espagne a approuvé la Loi de Mémoire Démocratique en 2022, obligeant finalement à inclure dans le programme scolaire la connaissance de la répression franquiste, mais cette mesure est arrivée avec près de quatre décennies de retard.
Les blessures ouvertes d’une transition qui a opté pour le silence, qui a renoncé au jugement politique des crimes du franquisme en échange de la stabilité, continuent de suppurer. Comme l’avertit la politologue Anna López Ortega, auteure de La extrema derecha en Europa, le phénomène actuel répond à « la répétition constante de messages simplifiés qui blanchissent la dictature, le manque historique d’une réponse institutionnelle ferme qui aurait freiné ces narratives et la légitimation politique qu’a donnée la droite radicale ». Le franquisme, souligne López, « n’a jamais été vaincu culturellement » et aujourd’hui « s’exprime sans complexe sous des formes plus digestes : le révisionnisme historique, la négation des crimes du régime ou la banalisation du fascisme ».
Tant que nous ne serons pas capables de transmettre aux nouvelles générations pourquoi la démocratie mérite d’être défendue, même lorsqu’elle déçoit nos attentes, nous condamnerons notre mémoire à la manipulation et notre avenir à la répétition d’erreurs que nous croyions dépassées. Franco est peut-être mort il y a cinquante ans, mais son ombre continue de se projeter sur une société qui n’a pas encore réglé ses comptes avec son passé. La question n’est plus de savoir si Franco est mort, mais si l’Espagne est disposée à l’enterrer définitivement ou permettra que son héritage autoritaire continue d’empoisonner le présent des générations futures.
*David Alvarado est politologue, professeur d’université, consultant international et journaliste espagnol