Dr. David Alvarado*
Dans cette analyse, David Alvarado met en lumière un paradoxe troublant : tandis que l’Espagne multiplie les gestes symboliques envers le Mexique et annonce la « décolonisation » de ses musées, elle continue d’esquiver les chapitres les plus récents et compromettants de son propre passé colonial. Les bombardements chimiques contre les civils rifains et le pillage de la Guinée équatoriale restent absents du récit officiel. Alvarado interroge ainsi la logique d’une mémoire sélective qui préfère les distances confortables aux responsabilités encore vivantes.
Le gouvernement espagnol a franchi un « pas important » ce mois de novembre en reconnaissant la « douleur et l’injustice » causées aux peuples autochtones du Mexique durant la conquête espagnole. Ce geste, symbolisé par l’inauguration d’une exposition sur l’art indigène dans quatre musées espagnols, a été salué par la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum comme le résultat de la demande de pardon pour les griefs formulé par son prédécesseur, Andrés Manuel López Obrador. Parallèlement, le ministère de la Culture annonçait l’allocation de 13,6 millions d’euros pour décoloniser le Musée de l’Amérique et le Musée National d’Anthropologie, reconnaissant explicitement le biais colonial de ces institutions. Cependant, cet engagement apparent envers la réparation historique dissimule des silences assourdissants sur des crimes coloniaux beaucoup plus récents et documentés : l’usage systématique d’armes chimiques contre la population civile du Rif marocain entre 1921 et 1927, et le pillage colonial en Guinée équatoriale jusqu’à son indépendance en 1968.
Le sélectif de cette mémoire coloniale espagnole s’avère aussi révélatrice qu’inquiétante. Il est significativement plus facile de reconnaître des doléances survenues il y a cinq siècles dans des territoires lointains que d’assumer des responsabilités pour des crimes commis il y a à peine un siècle au nord du Maroc ou il y a deux générations en Afrique équatoriale. Comme le souligne le sociologue péruvien Aníbal Quijano dans son œuvre Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina, le colonialisme ne se termine pas avec l’indépendance formelle des territoires, mais persiste comme structure mentale et épistémique qui hiérarchise les mémoires et les victimes. L’Espagne semble plus à l’aise en regardant vers l’Amérique, où la distance temporelle permet une certaine générosité rhétorique, que vers l’Afrique, où la proximité des faits exigerait des reconnaissances plus engageantes et potentiellement coûteuses.
Le projet de décolonisation des musées espagnols, mené par le ministre Ernesto Urtasun, représente une avancée conceptuelle importante en admettant que ces institutions ont perpétué des narratives coloniales qui invisibilisent les violences du passé. Les comités d’experts proposent d’actualiser le discours muséal, de restituer les collections pillées et de présenter l’histoire depuis des perspectives qui remettent en question l’eurocentrisme. Toutefois, cette initiative se concentre presque exclusivement sur les collections américaines, ignorant systématiquement les objets provenant de Guinée équatoriale. Le gouvernement de Teodoro Obiang Nguema a formellement exigé la restitution de milliers d’objets pillés durant plus d’un siècle de colonisation espagnole, une demande que Madrid a traditionnellement accueillie avec le même silence qui caractérise sa politique envers l’héritage colonial africain.
La Guinée équatoriale représente le cas le plus gênant pour la mémoire historique espagnole. Contrairement à la conquête de l’Amérique, qui peut se raconter comme partie d’une « époque » déjà dépassée, la colonisation du pays africain s’est prolongée jusqu’en 1968, il y a seulement cinquante-sept ans. Il existe des survivants vivants, des archives documentaires complètes et des responsabilités politiques claires. Le pillage de biens culturels, l’imposition du travail forcé et la répression systématique de la population locale ne sont pas des épisodes médiévaux mais des crimes du XXe siècle commis sous des régimes politiques dont les héritiers gouvernent encore l’Espagne. L’absence de ce chapitre dans les politiques de mémoire démocratique révèle que l’engagement espagnol envers la décolonisation a des limites très précises, à savoir, celles qui ne compromettent pas trop et n’exigent pas de réparations matérielles substantielles.
Le cas du Rif marocain constitue l’un des silences les plus honteux de la mémoire coloniale espagnole. Entre 1921 et 1927, l’armée espagnole a massivement utilisé des armes chimiques contre les populations civiles rifaines, larguant environ cinq cents tonnes de gaz moutarde sur des villages, des marchés et des terrains agricoles. Comme le documentent les historiens Sebastián Balfour et María Rosa de Madariaga, ces bombardements chimiques ont causé des dizaines de milliers de victimes et des effets héréditaires qui persistent encore aujourd’hui sous forme de taux anormalement élevés de cancers parmi la population rifaine. L’Espagne a été pionnière dans l’usage d’armes chimiques larguées depuis les airs sans distinction entre objectifs militaires et civils, établissant un précédent que l’Europe condamnerait des années plus tard lorsqu’il fut employé par les régimes fascistes européens.
Il est contradictoire que Francisco Franco, qui a ordonné ces bombardements chimiques contre la population civile, soit le même dictateur dont Madrid entend combattre l’héritage par le biais de lois mémoriels démocratiques. Le gouvernement espagnol exhume les restes de Franco et ses victimes, retire les symboles de son régime et condamne publiquement la dictature, mais maintient un silence absolu sur les crimes coloniaux que le général lui-même a commis au Maroc et qui lui ont valu son ascension militaire. Comme l’avertit Edward Said dans son classique Orientalism, les puissances coloniales construisent des narratives qui déshumanisent les colonisés précisément pour justifier la violence exercée contre eux. Le silence espagnol sur le Rif reproduit cette logique : reconnaître ces crimes impliquerait d’admettre que le franquisme n’a pas commencé en 1939 mais des décennies auparavant, dans les montagnes marocaines, et que ses victimes n’ont pas été seulement espagnoles.
La hiérarchie des mémoires coloniales espagnoles révèle une logique politique claire. On reconnaît les récriminations lointaines dans le temps et l’espace, qui permettent des gestes grandiloquents sans conséquences matérielles, tandis qu’on passe sous silence les crimes récents et proches qui exigeraient des réparations concrètes et des reconnaissances juridiquement contraignantes. Le Mexique peut recevoir des excuses parce qu’il n’existe aucun risque de demandes de restitution massives ni de procès pour crimes contre l’humanité. La Guinée équatoriale et le Maroc, en revanche, représentent des chapitres trop récents, avec des victimes vivantes et une documentation exhaustive, qui transformeraient toute reconnaissance en un engagement légal et politique de grande ampleur. L’Espagne préfère le confort d’une mémoire sélective qui lui permet de se présenter comme un pays engagé pour la justice historique sans affronter réellement les conséquences de son passé colonial le plus récent.
Si l’Espagne aspire à une politique de mémoire historique cohérente et crédible, elle doit regarder avec la même détermination vers tous ses chapitres coloniaux, en particulier les plus gênants. La décolonisation des musées et les gestes envers l’Amérique s’avèrent insuffisants et même hypocrites si le silence persiste sur le génocide chimique du Rif et le pillage de la Guinée équatoriale. La véritable mémoire démocratique exige de reconnaître que le colonialisme espagnol ne fut pas seulement un phénomène du XVIe siècle mais une réalité qui s’est prolongée jusqu’à des temps récents, avec des crimes documentés et des victimes qui attendent encore reconnaissance. Tant que l’Espagne n’affrontera pas ces chapitres avec la même volonté qu’elle montre envers des épisodes plus lointains, son engagement envers la mémoire historique demeurera sélectif, stratégique et, en définitive, profondément colonial.
*David Alvarado est politologue, professeur d’université, consultant international et journaliste espagnol