À l’approche de l’hiver, une question dérangeante revient avec insistance au Maroc. Chaque année, lorsque le froid s’installe et que les premières neiges isolent les villages du Moyen et du Haut Atlas, l’État déploie l’armée pour secourir des citoyens abandonnés à un destin prévisible. Abderrahim Ariri interroge cette anomalie structurelle : faut-il vraiment mobiliser les Forces Armées Royales pour compenser l’inertie des institutions civiles, ou exercer une véritable « takhraj l-ʿinin »—une pression ferme et assumée—sur des responsables publics défaillants ? Son analyse met en lumière un paradoxe national : l’existence d’un appareil institutionnel vaste et coûteux, incapable de garantir aux habitants des montagnes les conditions élémentaires d’une vie digne, tandis que d’autres pays confrontés à des hivers bien plus rudes ont transformé la neige en opportunité plutôt qu’en menace.
Comme chaque année, dès que la vague de froid intense arrive au début du mois de décembre, l’État se voit contraint de faire sortir l’armée de ses casernes pour porter secours aux citoyens dans les montagnes et les zones marginalisées du Maroc, afin d’alléger leurs souffrances face au gel et à la baisse brutale des températures. Cette intervention vise à combler le manque provoqué par la négligence des gouvernements, du Parlement, des communes, des préfectures et des administrations locales, qui n’assurent pas les services minimaux pour les habitants de ces régions.
Sur cette base, les Forces Armées Royales installent des hôpitaux de campagne, mobilisent les équipes médicales militaires, déploient les unités du génie militaire pour ouvrir des routes, monter des tentes, installer du matériel et des générateurs électriques, et distribuer médicaments, couvertures et nourriture.
Afin d’éviter que la mobilisation de l’armée pour des interventions médicales et humanitaires ne devienne une habitude dont le gouvernement se satisfait chaque fois que le « smiqili » (froid extrême) arrive, il est temps de pratiquer une vraie « takhraj l-ʿinin » (pression ferme visant à rappeler les responsables à leurs obligations) envers les ministres, les parlementaires, les walis et gouverneurs, les présidents des régions et des communes, ainsi que les directeurs des établissements et entreprises publics, pour qu’ils «li-yjmaʿu ryûs-hum» (se ressaisissent ) et accomplissent les mesures préventives et la programmation nécessaires. Chaque institution constitutionnelle — qu’elle soit gouvernementale, parlementaire ou territoriale — doit jouer son rôle afin d’améliorer la vie des citoyens et d’assurer des services publics adaptés à chaque situation et à chaque période. Dans le cas contraire, « geler toutes ces institutions représentatives » et supprimer tout cet édifice institutionnel — gouvernement, Parlement, communes, préfectures — serait légitime, puisque la vie des Marocains ne s’améliore pas malgré l’existence de cet ensemble institutionnel.
Les mois où les températures baissent le plus au Maroc sont décembre, janvier et février (parfois jusqu’à la première moitié de mars). Les zones les plus touchées par le froid intense sont les régions montagneuses.
Malgré 68 ans d’indépendance, le Maroc n’a pas réussi à adopter des solutions concrètes en matière d’urbanisme et de développement humain dans les villes et villages de la bande montagneuse. Ni le développement d’un habitat local résistant au froid en hiver et à la chaleur en été, ni l’adaptation du patrimoine architectural aux innovations techniques modernes, ni l’inspiration de modèles d’habitat des pays européens et asiatiques connus pour leurs températures très basses durant de longs mois de l’année.
Il est honteux que le pays dispose d’un ministère de l’Habitat et de l’Urbanisme, d’un ministère de l’Agriculture et du Développement rural, d’un ministère de l’Intérieur (avec ses deux pôles : la Direction des affaires rurales et la Direction générale des collectivités locales), d’une Agence nationale des eaux et forêts, d’agences publiques régionales au Nord, à l’Est, dans le Haut Atlas et les oasis, de fonds publics, de comptes spéciaux, d’instituts et d’écoles supérieures en génie civil, en architecture ou en agronomie… et que, malgré cela, aucune solution n’ait été conçue pour permettre aux habitants des montagnes de disposer des conditions minimales d’un développement garantissant une vie digne : qualité du logement, routes, ponts, modes de chauffage durables, revenus issus d’activités économiques stables permettant aux habitants d’assumer leur vie quotidienne sans attendre une « panier » d’aide, une « manta » (couverture), ou une « cartouna fīha zeit w skkar w chay » (carton contenant de l’huile, du sucre et du thé).À cela s’ajoute la nécessité d’un niveau éducatif permettant de suivre les innovations techniques et d’en tirer profit, ainsi qu’une capacité à interagir avec les initiatives publiques adaptées aux régions montagneuses.
Il suffit d’observer les villes et villages des pays scandinaves, baltes, d’Amérique du Nord, d’Asie ou de Russie. Les températures peuvent y descendre à –15, –20 ou –30 °C (parfois jusqu’à –50 °C dans certaines localités), sans que ces États ne mobilisent leurs armées pour distribuer du bois, du carburant, des « mantas » ou du « doliprane ». Ces pays ont assuré une répartition équitable de la richesse nationale, ce qui empêche que le froid, le gel ou la neige ne se transforment en cauchemar. Mieux encore : ils ont transformé la neige en opportunité économique, avec les sports d’hiver et le tourisme hivernal profitant aux habitants des régions montagneuses et forestières.
Le Maroc dispose donc d’une occasion pour transformer la détresse des villes et villages montagneux en moteur économique et pour opérer une véritable rupture dans les politiques publiques dédiées au monde de la montagne. Quand viendront l’hiver et la neige, ils devraient apporter joie, activité et prospérité à nos villages, au lieu de rester des lieux où l’on enterre femmes enceintes, nourrissons, bergers perdus… et surtout la grande question brûlante : « Fīn mchāt t-trowa ? » (« Où est passée la richesse ? »).
(Publié en arabe dans Anfaspress.com)