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Ce Morisque (III) : Ce que l’eau écrit, nul ne pourra le lire

30 novembre 2025 - 16:15

 

Thomas Moulay Abdallah ouvrit le manuscrit d’une main hésitante, comme s’il tirait d’un sommeil séculaire des voix trop longtemps retenues. Les pages exhalèrent un faible soupir, un bruissement rappelant le froissement des feuilles d’olivier desséchées. Les lettres, rongées et brisées, se tordaient comme pour échapper à l’effacement qui les guettait depuis les temps de l’Inquisition.

Il tenta d’en lire quelques lignes, mais sa voix se brisa. Il continua de feuilleter, le regard perdu, semblable à un homme confronté à une langue réchappée d’un âge qui n’a plus d’héritiers.

Puis il me dit :

– Essaie toi. Peut-être que les lettres te reconnaîtront.

Je posai la main sur le papier avec la retenue du chercheur s’aventurant dans la mer de l’Histoire -une mer sans bord-. L’écriture castillane, serrée et fragile, mêlait l’encre aux larmes, comme si le copiste l’avait tracée en chemin vers l’exil. Des vides béants, des lettres effacées par l’humidité et le sel donnaient l’impression que la mer elle-même avait traversé ces pages.

Le père intervint alors, d’une voix vibrante, la voix d’un vieux muezzin qu’on aurait chassé de la Grande Mosquée de Cordoue au moment de sa chute :

– Ce qui m’importe, ce ne sont pas seulement les lettres… mais l’esprit qui les anime. Qui a écrit cela ? Quand ? Est-il vraiment des nôtres ? Ce manuscrit a-t-il réellement échappé au bûcher de Bab er-Ramla ?

Je lui répondis en manipulant les feuillets avec la prudence qu’inspire un héritage fragile :

– Peut-être que les réponses reposent entre les lignes… si nous lisons jusqu’au bout.

Thomas esquissa un sourire :

– Ce sera interminable. Ce manuscrit pèse plus lourd que notre propre histoire.

L’historien en devenir que j’étais brûlait d’envie de le leur emprunter, ne serait-ce que quelques jours. Mais les yeux du père suffirent à étouffer toute demande. Il serrait le manuscrit comme un Morisque serre la clé de sa maison perdue à Grenade, avec une tendresse traversée d’un deuil ancien.

Ce regard ne portait pas sur le papier, mais sur ceux qui l’avaient précédé. Pour les familles morisques, les manuscrits n’étaient pas des documents : c’étaient des refuges d’identité, dissimulés dans des coffres, enfouis dans les murs de terre ou enveloppés de soie brodée de versets. Le papier avait migré comme ses propriétaires : de Cordoue à Fès, de Grenade à Tétouan, ultime bastion de la mémoire.

Lorsque je vis le père passer sa main sur la couverture de cuir comme sur l’épaule d’un fils promis à l’exil, je compris que ce manuscrit n’était pas un simple livre. Il était un vestige de patrie effacée, un fragment de mémoire encore tiède.

Je me surpris alors à penser :

«  Dans les maisons morisques, chaque livre est une tombe, et chaque page une stèle dressée sur une mort inachevée. »

La pièce baignait dans l’odeur du vieux papier. Le temps semblait suspendu, tenu entre la respiration du père et celle du fils. Tout – des divans brodés aux rideaux de soie – attendait une parole décisive, comme la terre attend la première pluie.

Mais le silence persistait.

C’est alors que Subh la Radieuse fit son entrée. Ses pas n’étaient qu’un souffle de lumière glissant dans la mémoire. Sa peau ivoire rappelait l’aube sur l’Alhambra, sa chevelure dorée les épis du Guadalquivir, et ses yeux verts – un éclat d’émeraude – semblaient jaillir du Généralife. Autour d’elle, tout reprit soudain sa couleur première.

Je compris alors que la beauté n’est jamais un fugitif éclat: c’est une mémoire qui revient. Elle n’entrait pas seulement dans la pièce, mais dans l’Histoire elle-même, comme l’avait fait sa grand-mère, la sultane Subh, mille ans auparavant.

Thomas s’exclama, soulagé :

– Sa petite-fille adorée, à qui rien ne se refuse.

Et, sur un ton malicieux :

– Subh sait ouvrir les portes… même celles qui sont en papier.

Elle s’approcha de son grand-père et murmura, d’une voix tissée de douceur et d’une ruse presque aristocratique :

– Grand-père, laisse le monsieur emporter le manuscrit. Les livres n’aiment pas les captivités trop longues.

Un instant de silence suivit. Puis le vieil homme leva la tête et acquiesça, comme on confie un secret précieux à un autre temps. Je compris alors que ce n’était pas un prêt : c’était une transmission.

Je quittai la maison avec le manuscrit serré contre moi, comme un enfant sauvé des siècles. Une joie discrète m’accompagnait, au point que les anciennes façades de Tétouan semblaient sourire à mon passage.

La nuit tombait, et la pluie commençait à écrire sur la pierre son poème immuable.

Le ciel déversait son eau comme on pleure Grenade. Le trajet jusqu’au métro me parut plus long qu’à l’accoutumée. Je serrai le manuscrit contre ma poitrine comme une mère serre son enfant devant le déluge, et le glissai sous mes vêtements. Mais leur légèreté ne put rien contre la pluie. Les gouttes traversaient le tissu comme l’Histoire traverse nos vies sans prévenir.

En entrant dans le métro, mes lunettes étaient voilées de buée et l’air saturé d’odeur de fer et de pluie. J’avais la sensation de sortir d’un hammam andalou où l’on aurait lavé la mémoire elle-même.

Mais la joie fut brève : l’eau a sa logique. Ce qu’elle purifie un jour, elle l’efface le lendemain.

Chez moi, j’ôtai mon manteau avec l’urgence de celui qui veut sauver ce qui peut encore l’être. Le manuscrit, humide, semblait respirer mal ; l’encre, elle, se diluait comme une blessure qui s’étend. Sans réfléchir, je le posai près du feu, ignorant que l’eau et la flamme s’allieraient contre moi.

La couverture se mit à gonfler, comme si le livre protestait contre une nouvelle forme d’exil. Les lettres se contorsionnaient, se dissolvaient ; l’encre s’étalait en taches sombres, pareilles à des cauchemars venus d’une mer inconnue. Chaque goutte de pluie avait réécrit une part de l’Histoire: effacer, tracer, effacer encore… jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une noirceur muette.

Je restai immobile, la sueur coulant malgré le froid. La brûlure qui montait en moi dépassait celle de la pluie glacée.

Je murmurai, accablé:

«  Voilà que le manuscrit conservé pendant des siècles par une noble famille agonise entre mes mains, en une nuit où le ciel verse sa dernière encre…

Ce que l’eau écrit, nul ne pourra le lire ».

 (À suivre)

 

 

 

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