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Où allons-nous ?

09 décembre 2025 - 21:51

C’est une farce à tous les niveaux. Les différents indicateurs et les pratiques déviantes montrent que nous avons atteint le fond du fond. Nous vivons l’une des pires phases, où le débat public est tombé au plus bas. Tout se délite, tout se dilue. Ce qui se passe au sein de l’institution législative, dans les rassemblements et Les réunions des partis politiques, et ce que connaît le secteur de la presse et des médias en termes de régression, de dérives et de pratiques qui n’ont aucun lien avec la profession, portant atteinte à ses valeurs éthiques ; ce secteur traversé aujourd’hui par des polémiques inédites, des guerres acharnées, un mépris de l’intelligence collective, un assassinat méthodique et organisé des compétences, de la crédibilité, du professionnalisme, de l’expérience, de l’accumulation et du militantisme ; tout cela confirme clairement que nous sommes en train de détruire, peut-être volontairement et consciemment, ce qui a été construit durant des décennies.

Les élites sont préoccupées par leur propre sort, craintives face à leur avenir, méfiantes, repliées sur elles-mêmes, déconnectées du réel et éloignées des faits. Ainsi, la scène est livrée aux imposteurs, aux fous, aux marchands de discours creux, aux diffuseurs de fausses nouvelles, aux usurpateurs de la dignité journalistique, à ceux qui bafouent sa crédibilité et qui se nourrissent du chantage, de la diffamation, de la dévalorisation des valeurs, de la civilisation, de la culture et de la pensée. Ils sèment la discorde, la bêtise, et produisent quotidiennement des tonnes de futilités et de récits enrobés d’un faux vernis de modernité . Ils se cachent derrière des masques grossiers et des agendas découverts, passent leur temps à façonner un patriotisme sur mesure, l’interprétant comme bon leur semble. Ils distribuent certificats de bonne conduite et indulgences, déclarent le halal et le haram, tiennent des tribunaux d’inquisition pour juger intentions, idées et positions. Ils se nomment protecteurs des intérêts nationaux et porte-parole de l’État, même si celui-ci ne leur a rien demandé. Ils glorifient ceux qui leur plaisent, et salissent ceux qu’ils considèrent comme ennemis de la différence, de la pluralité et de la liberté d’opinion. Heureusement, ils ne sont qu’une petite minorité, limitée en nombre et en influence.

La parole sur Facebook et sur les réseaux sociaux est gratuite, sans impôts ni droits de douane. Chacun dit ce qu’il veut. Il y a celui qui divague, celui qui brode et invente, celui qui interprète et théorise, celui qui vend des illusions, celui qui ment ouvertement, celui qui surenchérit en matière de pureté, de vertu, de patriotisme, de morale et de principes ; celui qui pratique l’escroquerie, la manipulation, la falsification des faits ; celui qui règle ses comptes avec une institution ou avec des personnes ; celui qui publie sans vergogne absurdités et mensonges. Il y a celui qui prétend être révolutionnaire, réaliste, rationnel, ultra-patriote, et taxe les autres de réactionnaires. Il y a celui qui loue et flatte l’État, plus encore que l’État lui-même, s’imaginant qu’en agissant ainsi il obtiendra faveurs et récompenses. Il y a celui qui fragmente, divise, diffuse les discours de discorde, blesse et attaque ; celui qui décrète ce qui est permis et interdit… Bref, nous sommes dans un marché où coexistent produits authentiques et marchandises frelatées, et chacun s’exprime à sa manière.

Nous nous interrogeons alors : à quoi servent la culture et la pensée ? À quoi servent la presse et les médias ? À quoi tout cela sert-il dans un tel contexte ?

Lors d’une conférence, j’ai entendu un penseur marocain dire : « L’État est la plus grande invention de l’histoire de l’humanité. » Il parlait de l’État de droit, de l’État des institutions. Ainsi, si l’État, avec ses valeurs, ses critères et ses fondements, n’intervient pas dans de tels contextes de faillite, avec ce que cela exige de sagesse, de bonne gouvernance, de clairvoyance et de vision, et s’il ne comprend pas que l’option du discours unique, de la voix unique, du langage uniformisé avec le sien lui cause plus de torts qu’elle ne lui apporte de bénéfices, alors la situation s’aggravera. L’appartenance à la patrie est une conviction, une foi, une éducation, une valeur — elle ne se marchande pas, elle ne s’achète pas, elle ne nécessite ni cris ni justifications.

Le patriotisme n’est pas une arène de surenchère, de boxe politicienne, ni un terrain où l’on joue sur les mots et les étiquettes, en cherchant chaque fois une nouvelle narration pour brouiller les pistes, semer la confusion et tromper les gens. Ce patriotisme fabriqué, qui investit dans la peur collective, la terreur et l’intimidation, et qui vend des slogans d’accusation et de trahison — devenus monnaie courante chez ceux chargés de légitimer les rentes, de colmater les brèches des politiques publiques, de maquiller la corruption et de la présenter comme un modèle à suivre — finit par devenir un simulacre grotesque.

Ceux qui passent jour et nuit sur les réseaux sociaux à surenchérir sur tout le monde, donnant l’impression d’être les seuls capables de décoder l’esprit de l’État et de ses institutions, s’imaginent détenir la vérité, réinterpréter tout, redéfinir tout. Mais en réalité, ils ne font qu’accomplir une fonction émotionnelle basée sur l’excitation et la manipulation des sentiments, répondant à des intérêts personnels ambigus devenus, avec le temps, un enjeu existentiel.

Ils prétendent réparer un dysfonctionnement structurel, historique et culturel, alors qu’ils ne produisent que délire, distorsion et falsification du réel, des faits, de l’histoire, de la géographie, de la civilisation, de la culture et des valeurs.

 

Abdessamad Bencherif est journaliste et écrivain

 

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