Il arrive que certains chefs d’État parlent du monde tel qu’il fut, et non tel qu’il est. Les déclarations récentes du président colombien Gustavo Petro, aux côtés de représentants du Front Polisario, relèvent précisément de cette confusion temporelle. Elles donnent à entendre une vision figée du dossier du Sahara, comme si l’histoire s’était arrêtée en 1975 et que les équilibres régionaux, diplomatiques et humains n’avaient connu aucun déplacement depuis.
Le propos se veut moral, presque lyrique. Il invoque le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, présenté comme une vérité universelle et intemporelle. L’argument, respectable dans l’abstrait, devient fragile lorsqu’il sert à ignorer les réalités concrètes d’un territoire, son histoire longue, ses liens politiques, culturels et sociaux avec le Maroc, ainsi que les évolutions reconnues par une large partie de la communauté internationale.
Car le Sahara n’est pas un espace suspendu dans un vide juridique. Il s’inscrit dans une continuité historique marocaine, documentée bien avant la présence coloniale espagnole, et confirmée par des liens d’allégeance, d’administration et d’appartenance territoriale. Réduire cette réalité à une simple question de « décolonisation inachevée » relève davantage du raccourci idéologique que de l’analyse sérieuse.
La référence insistante à la langue espagnole, présentée comme un marqueur identitaire décisif, prête presque à sourire. Depuis quand une langue héritée de la colonisation devient-elle un argument politique déterminant ? Le monde postcolonial s’est précisément construit en dépassant ce type de raisonnement simplificateur.
Plus significatif encore est le silence sur l’initiative marocaine d’autonomie, aujourd’hui soutenue comme solution crédible, sérieuse et réaliste par de nombreux États et organisations internationales. Ce projet, fondé sur une large autonomie sous souveraineté marocaine, offre une voie politique pragmatique, respectueuse des populations locales et compatible avec la stabilité régionale. L’ignorer revient à préférer le confort du slogan à l’exigence du compromis.
L’annonce par la Colombie de son refus d’importer des phosphates marocains extraits au Sahara s’inscrit dans la même logique symbolique. Le geste se veut fort, mais son impact réel demeure limité. Les chaînes économiques mondiales ne se réorganisent pas autour de postures idéologiques, surtout lorsqu’elles entrent en contradiction avec le droit international tel qu’il est aujourd’hui interprété par les principales instances et partenaires économiques.
Le plus préoccupant reste peut-être cette certitude affichée selon laquelle les États qui ne partagent pas cette lecture seraient « dans l’erreur ». Une telle posture confond conviction et isolement. La diplomatie contemporaine repose sur la négociation, l’équilibre et la reconnaissance des réalités du terrain, non sur la proclamation unilatérale de vérités morales.
Le Sahara mérite un regard ancré dans le présent. Il mérite une approche fondée sur la stabilité, le développement et l’intégration régionale. Sur ce terrain, la marocanité du Sahara ne relève ni du dogme ni de l’imposition, mais d’un processus historique, politique et institutionnel assumé, structuré et désormais largement reconnu.
En politique internationale, la fidélité aux principes gagne en crédibilité lorsqu’elle s’accompagne d’un sens aigu du réel. À défaut, elle risque de n’être qu’un discours hors sol, applaudi par les convaincus, ignoré par le monde.