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Cinquante ans après l’expulsion d’Algérie, la mémoire marocaine de l’exil forcé refait surface

18 décembre 2025 - 17:29

Rabat – Un demi-siècle après l’expulsion massive et arbitraire de milliers de Marocains d’Algérie, la mémoire de cette tragédie longtemps marginalisée revient au cœur du débat public. À l’occasion du cinquantième anniversaire de ces événements survenus en 1975, une conférence s’est tenue mercredi à Rabat à l’initiative du Rassemblement international de soutien aux familles marocaines expulsées d’Algérie, afin de raviver une page douloureuse de l’histoire régionale et d’en rappeler les implications humaines, juridiques et mémorielles.

Cette rencontre a été consacrée à la présentation des conclusions d’un rapport inédit, fruit d’un travail de documentation mené à partir des archives du Comité international de la Croix-Rouge à Genève. Selon les organisateurs, il s’agit de la première tentative systématique de reconstitution de l’opération d’expulsion à partir de sources internationales, la Croix-Rouge ayant été la première organisation à fournir une assistance humanitaire aux personnes déplacées.

Prenant la parole, Abdelrazak Hannouchi, vice-président du rassemblement, a souligné que le rapport met en lumière des données précises concernant l’ampleur du phénomène, le déroulement des expulsions, leur répartition géographique ainsi que les profils des victimes. Le document s’appuie également sur des témoignages directs de personnes affectées, mais aussi sur des déclarations de responsables algériens de l’époque, ainsi qu’un examen approfondi de la couverture médiatique marocaine, algérienne et internationale entre décembre 1975 et janvier 1976.

Au-delà de l’aspect factuel, le rapport accorde une place centrale à l’analyse juridique et aux droits humains. Des experts en droit international humanitaire y qualifient les expulsions de violation grave et systémique, touchant indistinctement des enfants, des personnes âgées, des femmes, des personnes en situation de handicap et des travailleurs privés brutalement de leurs moyens de subsistance. Selon les auteurs, ces actes constituent un ensemble de violations qui, par leur nature, ne sauraient être prescrites.

Les intervenants ont rappelé que les conséquences de ces expulsions dépassent largement le cadre individuel. Elles ont désagrégé des familles, brisé des trajectoires de vie et laissé des cicatrices durables dans la mémoire collective marocaine. Hannouchi a évoqué des scènes restées gravées dans les récits des victimes : des familles contraintes de quitter leurs foyers à la veille de l’Aïd al-Adha, laissant derrière elles leurs biens et leurs sacrifices, persuadées qu’un retour serait possible. D’autres témoignages font état d’enfants arrachés à leurs salles de classe pour être expulsés avec leurs proches, sans préavis ni recours.

Un élément particulièrement marquant souligné lors de la conférence concerne le sort de familles marocaines ayant participé activement à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Leur expulsion, malgré cet engagement historique, illustre selon les organisateurs la dimension profondément arbitraire et politique de l’opération.

À travers cette initiative, le rassemblement entend raviver la mémoire collective et ouvrir un espace de réflexion sur la justice différée. Pour ses responsables, l’absence de reconnaissance officielle et de mécanismes de réparation maintient une blessure ouverte, tant pour les victimes directes que pour leurs descendants. La conférence de Rabat se veut ainsi une étape vers l’internationalisation du dossier, avec l’ambition de porter cette mémoire devant les instances compétentes du droit international.

Cinquante ans après, l’exil forcé des Marocains d’Algérie demeure un épisode sensible et largement méconnu hors des cercles concernés. En le réinscrivant dans l’espace public, ses défenseurs rappellent que le travail de mémoire reste indissociable de toute quête de justice durable.

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