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2026 : l’imposture des résolutions, le devoir de lucidité

29 décembre 2025 - 16:30

  À l’heure où les calendriers neufs font miroiter l’illusion d’une page blanche, Fikri SOUSSAN invite à rompre avec la liturgie des vœux pieux. Entre l’auto-indulgence morale et les mirages d’une spiritualité à la carte, il esquisse un chemin plus exigeant : celui de la continuité lucide. Et si, plutôt que de vouloir tout recommencer, le véritable courage consistait à continuer autrement, en assumant nos limites et nos responsabilités collectives ?

I. La tentation du recommencement

Chaque changement d’année s’accompagne d’une liturgie bien connue : résolutions neuves, bilans rapides, illusion d’une page blanche. Recommencer semble aller de soi, presque automatiquement. Pourtant, il vaut la peine de s’arrêter un instant et de poser trois questions moins festives et plus nécessaires :
– qu’est-ce qui mérite réellement d’être recommencé ?
– qu’est-ce qu’il conviendrait de laisser derrière soi pour de bon ?
– qu’est-ce qui exige davantage que de la bonne volonté et un calendrier tout neuf ?

II. Ce qui mérite d’être recommencé

Mérite d’être recommencé ce qui demeure vivant, même lorsqu’on l’a négligé : les relations capables de soutenir une conversation honnête, le travail bien fait même lorsqu’il n’a pas produit les résultats espérés, la curiosité intellectuelle qui survit souvent aux échecs. Recommencer, dans ces cas-là, signifie reprendre avec davantage de lucidité.

Comme le jardin du père chez Gospodínov, dans Le jardinier et la mort — livre que je recommande à celles et ceux qui souhaitent affronter l’absence de ceux qui ont fait de nous ce que nous sommes — certaines choses ne réclament ni héroïsme ni accomplissements spectaculaires. Elles demandent simplement continuité et soin.

Mérite aussi d’être recommencée l’attention portée aux petites choses : écouter mieux, lire sans hâte, marcher sans écouteurs, prendre le temps de préparer quelque chose pour autrui. Des gestes modestes, rarement inscrits dans les grands projets de vie, mais qui soutiennent l’expérience quotidienne. À la différence des résolutions grandiloquentes, ces recommencements discrets génèrent peu de frustration, car ils promettent moins et engagent davantage.

III. Ce qu’il conviendrait de laisser derrière soi

Certaines choses gagneraient à être réellement abandonnées, non comme une formule rhétorique mais comme une décision pratique.

D’abord l’auto-indulgence morale : cette propension à toujours se justifier par de bonnes raisons et à s’exonérer au nom du contexte.
Ensuite la nostalgie paralysante, qui transforme le passé en refuge confortable et en alibi pour l’inaction.
Enfin l’habitude d’appeler destin ce qui relève, en réalité, de la répétition des habitudes : les mêmes choix reconduits, les mêmes renoncements acceptés, les mêmes chemins empruntés par facilité.

Il serait également salutaire de se défaire d’une certaine spiritualité à la carte, confortable mais stérile : citations inspirantes partagées en boucle, discours sur les « bonnes énergies » pour éviter les conflits, injonction permanente à rester positif même face à l’injustice.
Un assemblage hétéroclite de phrases motivantes, de soins de soi mal compris — se retirer, se protéger, couper les liens dès qu’ils deviennent exigeants — et d’optimisme obligatoire, qui réduit la vie éthique à un simple état d’esprit plutôt qu’à une conduite.

Laisser derrière soi l’illusion qu’il suffirait de vouloir pour que les choses arrivent : désirer sans agir, appeler mektoub ce qui relève de la répétition, confier au qadar ce que l’on refuse de prendre en charge. La nouvelle année, à elle seule, n’efface ni les fautes ni les renoncements accumulés.

Regarder derrière soi sans s’y enfermer, avancer sans se mentir.

IV. Ce qui exige plus qu’un calendrier neuf

La troisième question est la plus exigeante : qu’est-ce qui requiert davantage que de la bonne volonté ? La réponse concerne le changement réel de conduite. Cela demande de la discipline, du temps et des renoncements concrets.

Améliorer une relation abîmée suppose des conversations longtemps repoussées, des excuses qui engagent, parfois le renoncement à avoir raison.
Modifier une situation professionnelle injuste implique d’accepter l’inconfort d’un refus, d’un conflit, voire d’une perte de sécurité matérielle.
Prendre soin de sa santé mentale requiert des limites claires, parfois de la distance, parfois une aide professionnelle. Consulter, demander de l’aide, accepter sa fragilité demeure pour beaucoup plus difficile que n’importe quelle résolution.

Ces changements avancent lentement, sans éclat ni reconnaissance immédiate. Pourtant, ce sont les seuls qui transforment réellement une existence.

V. La responsabilité collective

La responsabilité collective exige également plus que des résolutions personnelles. Certains problèmes échappent à tout recommencement individuel. La précarité, les inégalités, les violences structurelles ne se corrigent ni par des vœux privés ni par l’optimisme personnel.

Un jeune diplômé enfermé dans la précarité n’améliore pas sa condition par un effort moral supplémentaire, mais par des politiques d’emploi crédibles. Une femme exposée à la violence ne trouve pas sa protection dans la pensée positive, mais dans des institutions capables d’agir. Un quartier relégué ne se transforme pas par la somme des bonnes volontés, mais par des choix publics assumés dans la durée.

Ici, la bonne volonté pèse peu si elle ne s’accompagne pas d’une action durable, et parfois du conflit nécessaire, celui qui dérange les équilibres installés et refuse de confondre harmonie sociale et silence collectif.

Conclusion

Recommencer vaut la peine lorsqu’on le fait sans naïveté. Sans confondre le désir avec l’effort, ni l’espérance avec l’évasion. Peut-être le recommencement le plus honnête consiste-t-il à admettre que presque rien ne débute à partir de zéro. Nous traînons blessures, erreurs et limites, mais aussi de l’expérience, des liens et une certaine sagesse pratique.

Il s’agit peut-être moins de recommencer que de continuer autrement. Avec moins de bruit, moins de promesses vides et une attention accrue à ce qui compte réellement. Le calendrier tourne, le temps demeure.
Reste une interrogation simple et exigeante : que faisons-nous, aujourd’hui, de ce qui nous est donné ? Continuerons-nous avec discernement, ou nous contenterons-nous de nous user davantage ?

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