Dans trois semaines, les Colombiens éliront leur président. À 7 000 kilomètres de là, Rabat regarde ce scrutin avec une attention que peu de capitales africaines lui accordent. Et pour cause : le vote du 21 juin pourrait achever silencieusement ce que des années de diplomatie marocaine ont patiemment construit — l’effondrement du soutien latino-américain au Polisario.
Il fut un temps où l’Amérique latine était pour le Front Polisario une forteresse quasi imprenable. Les gouvernements de gauche qui y proliféraient depuis les années 2000 — Venezuela, Nicaragua, Cuba, Bolivie, Mexique sous López Obrador — constituaient un bloc de soutien idéologique au séparatisme sahraoui, nourri par une rhétorique tiers-mondiste héritée de la guerre froide. Ce temps-là appartient désormais à l’histoire.
En deux ans, deux pays d’Amérique latine ont retiré leur reconnaissance au Polisario : la Bolivie d’abord, le Honduras ensuite. Ce mouvement de reflux s’inscrit dans une reconfiguration géopolitique globale dont Rabat a su tirer parti avec méthode, et que Washington a accélérée avec ses propres intérêts.
Mais il reste un verrou. Un seul. Et il s’appelle Bogotá.
Le joker de Petro expire le 21 juin
Depuis son arrivée au pouvoir en août 2022, le président colombien Gustavo Petro s’est affirmé comme l’un des rares soutiens du Front Polisario en Amérique latine. C’est sous son mandat que la Colombie a rétabli ses relations avec la «RASD». Petro y voyait une cause cohérente avec sa vision du monde — anticolonialiste, tiers-mondiste, hostile à ce qu’il appelle l’«ordre impérial».
Le problème pour le Polisario, c’est que Petro ne peut pas se représenter. La Constitution colombienne l’interdit. Et Bogotá siège au Conseil de sécurité des Nations unies jusqu’en 2027. Ce qui signifie que le successeur de Petro héritera d’un siège à l’organe le plus puissant du monde au moment précis où le dossier du Sahara entre dans sa phase la plus décisive depuis un demi-siècle.
Un duel qui dépasse les frontières colombiennes
Abelardo de la Espriella, avocat pénaliste de 47 ans qui se réclame ouvertement de Javier Milei, Nayib Bukele et Donald Trump, a créé la surprise en arrivant en tête du premier tour avec 43,6% des voix, devant le sénateur de gauche Iván Cepeda avec 41,1%. La candidate de droite traditionnelle Paloma Valencia, éliminée au premier tour, a aussitôt apporté son soutien à De la Espriella pour barrer la route au néo-communisme, selon ses propres termes.
La montée en puissance de De la Espriella est l’une des grandes surprises de la politique colombienne récente. En mars 2025, il ne pesait que 1,1% dans les sondages. Un an plus tard, il devançait son rival de gauche au premier tour.
Pour Rabat, l’élection d’Abelardo de la Espriella prolongerait l’effondrement d’un camp qui ne cesse de se réduire. Un président colombien aligné sur Trump à l’ONU ne s’embarrassera pas de soutenir une cause que Washington considère désormais comme un obstacle à la stabilité régionale.
La lame de fond qui rend ce scrutin décisif
Pour comprendre l’enjeu véritable, il faut replacer Bogotá dans la séquence diplomatique des dix-huit derniers mois.
En octobre 2025, sous l’impulsion des États-Unis, le Conseil de sécurité a adopté la résolution 2797, apportant un soutien inédit au plan marocain d’autonomie, reconnaissant qu’«une véritable autonomie sous souveraineté marocaine» constitue la voie la plus réaliste. En avril 2026, l’Union européenne, par la voix de sa haute représentante Kaja Kallas en visite à Rabat, a officialisé la position des 27 États membres en faveur d’une autonomie du Sahara sous souveraineté marocaine.
Dans ce contexte, plus de 120 pays soutiennent désormais la position marocaine, isolant chaque jour davantage le Front Polisario.
La Colombie de Petro était l’une des rares brèches dans cette convergence internationale. Une brèche qui, le 21 juin, pourrait définitivement se refermer.
Ce que Rabat ne doit pas négliger
Pourtant, le prudent stratège ne déclare pas victoire avant l’heure.
D’abord parce que Iván Cepeda, héritier désigné de Petro, a bénéficié au fil des semaines du ralliement de nombreuses forces de gauche, ce qui rend le second tour incertain. Les 41% du premier tour ne sont pas négligeables, et la mobilisation de l’électorat progressiste colombien reste une inconnue.
Ensuite parce que même un président De la Espriella n’est pas nécessairement un atout automatique pour le Maroc. Sa priorité sera domestique — sécurité, économie, rupture avec le pétrisme. La question du Sahara n’est pas un slogan de campagne à Barranquilla. Elle devra être travaillée diplomatiquement, avec la même constance que Rabat a su déployer auprès de dizaines d’autres capitales.
Enfin parce que perdre Bogotá ne fera pas disparaître le Polisario. Tant qu’Alger maintiendra son soutien logistique et financier aux camps de Tindouf, le front séparatiste survivra à ses déboires diplomatiques latino-américains.
Le fond de l’affaire
Ce qui se joue à Bogotá le 21 juin est, au fond, une métaphore de l’ensemble du dossier sahraoui en 2026.
Le Polisario a longtemps prospéré sur une idée : que le droit international, la décolonisation et la solidarité des peuples finiraient par avoir raison de la position marocaine. Cette idée se heurte aujourd’hui à une réalité diplomatique têtue : les grandes puissances — États-Unis, France, Espagne, Union européenne — ont tranché. Et les États qui soutenaient le Polisario par idéologie tiers-mondiste se font de plus en plus rares.
La Colombie était l’un des derniers. Elle vote le 21 juin.
Rabat n’a pas besoin de gagner ce scrutin. Il lui suffit de ne pas le perdre.