Hier, 10 juin, dans une salle de son siège de Hay Riad à Rabat, le Conseil économique, social et environnemental a présenté un avis au titre presque programmatique : « Le comportement civique dans les espaces publics : vers le renforcement des valeurs de citoyenneté au service du développement durable ». Un détail mérite d’être souligné d’emblée : personne ne le lui avait demandé. Il s’agit d’une auto-saisine — l’institution s’est emparée elle-même du sujet, sans commande du gouvernement ni du Parlement. Quand un conseil constitutionnel créé en 2011 juge utile de consacrer un rapport entier à la manière dont nous faisons la queue, dont nous traitons un jardin public ou dont nous nous comportons dans un stade, c’est que la question a cessé d’être anecdotique. Elle est devenue politique, au sens le plus noble : elle touche à notre façon de vivre ensemble.
Le diagnostic, présenté par le président du Conseil, Abdelkader Amara, a le mérite de ne verser ni dans le misérabilisme ni dans l’autocélébration. Il rappelle d’abord ce que nous savons d’instinct : un patrimoine de solidarité et d’entraide qui se réveille, parfois de façon spectaculaire, dès qu’une crise frappe.
Car il serait injuste de ne voir dans la société marocaine qu’une accumulation d’incivilités. Chaque jour, des milliers de gestes de solidarité, souvent invisibles, se déploient dans les quartiers, les villages, les associations ou les familles. L’entraide lors des catastrophes naturelles, les réseaux de soutien de proximité ou encore le bénévolat discret témoignent de ressources civiques bien réelles. Le défi consiste moins à créer ces valeurs qu’à les faire émerger plus visiblement dans l’espace public.
Mais il nomme aussi, sans détour, les incivilités ordinaires : déchets abandonnés, équipements collectifs dégradés, conduites à risque sur la route, débordements dans les enceintes sportives aux moments de forte tension. Surtout, il pose le vrai problème, et c’est là que son analyse devient précieuse : les dispositifs existent déjà — école, médias publics, campagnes de sensibilisation, prêches, programmes de réinsertion —, mais ils restent, selon les propres mots de l’avis, « sectorisés et insuffisamment articulés ».
Voilà le nœud. On a longtemps cru qu’il suffisait d’empiler les bonnes intentions sectorielles pour fabriquer des citoyens responsables. L’expérience dit le contraire. Les comportements civiques les plus durables ne naissent pas de la peur de la sanction ; ils naissent d’une conviction intérieure, d’une éducation patiente et d’un sentiment d’appartenance à une communauté de destin. Aucune société, bien sûr, ne fonctionne sans règles ni autorité. Mais la règle qui n’est pas comprise, ou qui ne s’applique pas à tous de la même manière, ne produit que du cynisme.
Il faut également reconnaître que les transformations profondes de la société marocaine compliquent cette transmission. L’urbanisation rapide, l’extension des périphéries urbaines, l’affaiblissement de certains mécanismes traditionnels de socialisation et l’individualisation croissante des comportements ont profondément modifié le rapport des citoyens à leur environnement collectif. Là où le contrôle social de proximité jouait autrefois un rôle régulateur, l’anonymat urbain tend parfois à diluer le sentiment de responsabilité envers les biens communs.
Le CESE l’a d’ailleurs compris, et l’ordre de ses propositions en dit long. Il bâtit son avis sur trois piliers : d’abord l’éducation et la responsabilisation des citoyens, ensuite l’exemplarité des institutions et des acteurs publics et privés, et seulement en troisième lieu l’effectivité de l’application des règles. La sanction ferme la marche ; elle ne l’ouvre pas. C’est, à mon sens, la hiérarchie juste.
L’exemplarité, en particulier, me paraît le premier levier réel. On apprend autant par l’observation que par le discours. Une administration qui accueille avec respect, un fonctionnaire qui fait son travail avec sérieux, un élu qui respecte les règles qu’il défend en public : voilà des leçons de citoyenneté plus efficaces que mille campagnes d’affichage.
La question centrale n’est d’ailleurs pas seulement de savoir pourquoi certains citoyens ne respectent pas l’espace public. Elle est peut-être plus fondamentale : les citoyens ont-ils encore le sentiment que cet espace leur appartient réellement ? Lorsqu’un jardin public est dégradé, qu’un trottoir est accaparé ou qu’un service public fonctionne mal, le lien affectif avec le bien commun se fragilise. Le civisme est aussi une affaire d’appropriation collective. On protège davantage ce que l’on considère comme sien.
On ne peut pas exiger des citoyens qu’ils respectent un espace public que l’on laisse soi-même à l’abandon ; on ne peut pas réclamer le respect de la loi sans garantir l’exemplarité de ceux qui l’incarnent ; on ne peut pas en appeler à la responsabilité individuelle tout en tolérant des poches d’impunité collective. C’est cette cohérence-là qui manque, bien plus que les textes.
L’école, ensuite. Le Conseil recommande d’inscrire le civisme dans les programmes dès le préscolaire et de renforcer les activités parascolaires. L’intention est juste, à une condition : ne pas réduire la citoyenneté à quelques chapitres de manuel. La citoyenneté ne se récite pas, elle se vit. Gérer un espace partagé, mener un projet collectif, apprendre à débattre sans s’insulter, régler un conflit sans violence — ces apprentissages-là construisent le comportement civique bien plus sûrement qu’une leçon notée.
À cela, j’ajouterais une dimension que l’avis n’ignore pas : le numérique. Une part croissante de la socialisation des jeunes se joue désormais sur des réseaux où dominent la polarisation et l’agressivité. Former des citoyens au XXIe siècle, c’est nécessairement éduquer aussi au civisme numérique.
Le rapporteur de l’avis, Abdessadek Saïdi, a détaillé l’arsenal proposé, et il est plus charpenté qu’on ne pouvait le craindre : une charte nationale fixant les règles de comportement dans l’espace public, un code national de conduite civique dans les services publics adossé à la Charte des services publics, un cadre unifié de sanctions administratives ouvrant la voie à des peines alternatives — les travaux d’intérêt général en tête —, et l’idée d’élargir le champ d’action de la « Fondation Maroc 2030 » pour porter le chantier. C’est sérieux et outillé. Reste le risque que tout éditeur de bonnes intentions connaît : qu’un beau catalogue de recommandations dorme dans un tiroir. Le civisme ne se construit ni en quelques mois ni par décret ; c’est une œuvre de longue haleine.
Car le Conseil ne s’en cache pas : il présente la Coupe du monde 2030, que le Maroc organisera avec l’Espagne et le Portugal, comme une occasion stratégique d’accélérer, et propose d’en faire un axe des préparatifs. L’argument est habile, et je le comprends. Mais je le crois second.
Les grands événements internationaux peuvent certes accélérer certaines transformations, mais ils ne créent pas à eux seuls une culture civique. Les Jeux olympiques, les Expositions universelles ou les Coupes du monde ont souvent laissé derrière eux des infrastructures. Plus rarement des comportements durables.
Le civisme ne devrait pas être un exercice de communication destiné à séduire des visiteurs étrangers le temps d’un été. Respecter une file d’attente, préserver un jardin, céder le passage, ne pas jeter ses déchets dans la rue : ces gestes n’embellissent pas seulement l’image d’un pays, ils améliorent d’abord la vie de ceux qui y habitent toute l’année, bien après le coup de sifflet final.
Au fond, la question n’est pas de savoir quel Maroc nous voulons montrer au monde en 2030. Elle est plus exigeante : quel Maroc voulons-nous léguer à nos enfants ? Et la réponse, l’avis du CESE le confirme à sa manière, ne tient pas dans un texte de loi.
Le véritable test du civisme n’est pas la présence d’un policier, d’une caméra ou d’une amende. Il commence lorsque personne ne regarde et que chacun choisit malgré tout de respecter ce qui appartient à tous. C’est à cet instant précis que naît la citoyenneté.
Elle commence par des gestes simples, répétés chaque jour, qui font toute la différence entre une société qui se contente de cohabiter et une société qui vit, réellement, ensemble.