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Espagne-Maroc : quand le vieux regard espagnol commence à douter de lui-même

21 juin 2026 - 16:54

L’entretien accordé par l’ancien correspondant de l’agence EFE à Rabat, Alberto Masegosa, au quotidien espagnol La Razón mérite d’être lu avec attention. Non pas parce qu’il apporte des révélations inédites sur les relations entre le Maroc et l’Espagne, mais parce qu’il illustre l’évolution d’une partie de la pensée espagnole à l’égard du voisin du Sud.

Pendant des décennies, une partie importante des élites politiques, diplomatiques et médiatiques espagnoles a abordé le Maroc à travers trois prismes presque exclusifs : le Sahara, Ceuta et Melilla, et les questions migratoires. Cette grille de lecture continue d’apparaître dans l’entretien de Masegosa, qui considère encore les revendications marocaines sur les villes occupées comme « le principal problème stratégique pour l’Espagne ».

Cependant, l’ancien correspondant reconnaît également une réalité rarement admise à Madrid : « Nous n’avons pas réellement approfondi la façon de penser du Maroc ». Cette confession mérite d’être soulignée. Malgré la proximité géographique, l’intensité des échanges humains et l’interdépendance économique croissante, la connaissance mutuelle demeure limitée.

L’interview révèle aussi une difficulté persistante d’une partie de l’establishment espagnol à accepter l’évolution du dossier du Sahara. Le soutien apporté par le gouvernement espagnol au plan d’autonomie marocain est présenté comme une rupture historique, Masegosa affirmant que « la décision de Pedro Sánchez a rompu une politique d’équilibre que l’Espagne avait maintenue pratiquement depuis l’indépendance du Maroc ». À Rabat, cette évolution est souvent perçue comme une adaptation tardive à une nouvelle réalité diplomatique internationale.

Ces dernières années, plusieurs partenaires occidentaux et européens ont progressivement renforcé leur soutien à l’initiative marocaine d’autonomie, considérée comme une base sérieuse et réaliste pour une solution politique. Dans ce contexte, la position espagnole apparaît davantage comme un réalignement que comme une révolution diplomatique.

L’entretien soulève également la question des relations entre Mohammed VI et Felipe VI. Selon Masegosa, « il ne semble pas exister la relation personnelle qui existait entre Hassan II et Juan Carlos Ier ». Il ajoute que « Mohammed VI a très peu visité l’Espagne au cours des deux dernières décennies » et qu’il n’existe « aucun signe d’une communication particulièrement étroite avec Felipe VI ». Cette évolution reflète probablement une transformation plus profonde des relations bilatérales, désormais structurées davantage par les intérêts économiques, sécuritaires et stratégiques que par les affinités personnelles.

L’un des passages les plus intéressants concerne pourtant le Rif. Masegosa estime qu’« il serait difficile pour le Maroc de justifier des concessions au Sahara qu’il ne serait pas disposé à offrir à d’autres régions, comme le Rif ». Cette remarque, formulée presque en conclusion, ouvre un débat rarement abordé en Espagne : celui de la régionalisation, de l’équilibre territorial et du développement différencié des régions marocaines.

Mais c’est précisément ici que l’analyse espagnole montre encore ses limites. Le Maroc d’aujourd’hui ne peut plus être lu uniquement à travers les prismes hérités du XXe siècle. Les transformations économiques, les grands projets d’infrastructures, la régionalisation avancée, la diplomatie africaine du Royaume et son repositionnement international ont profondément modifié les rapports de force.

L’entretien d’Alberto Masegosa ne change pas radicalement le regard espagnol sur le Maroc. Il témoigne néanmoins d’une évolution : certains observateurs commencent à reconnaître que les anciennes grilles d’analyse ne suffisent plus à comprendre un voisin qui a profondément changé.

Le véritable défi ne consiste plus seulement à gérer les différends hérités de l’histoire. Il consiste à construire une nouvelle lecture des relations hispano-marocaines, fondée non sur la méfiance permanente, mais sur la compréhension des transformations réelles qui traversent les deux rives du détroit.

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