La crise de Sebta a ravivé en Espagne une vieille inquiétude : celle de voir le Maroc gagner en influence auprès des États-Unis. Trois articles récemment publiés par 20minutos, elDiario.es et BBC News Mundo tentent d’expliquer ce rapprochement à travers le Sahara, les Accords d’Abraham, les phosphates, l’armement et la gestion migratoire. Les faits qu’ils rapportent sont importants. Mais leur lecture révèle aussi une difficulté persistante à considérer le Maroc autrement que comme un subordonné, une menace ou un concurrent de l’Espagne.
Depuis quelques jours, une question revient avec insistance dans la presse espagnole : pourquoi Washington soutient-il autant Rabat ? Elle est légitime. Ce qui l’est moins, c’est la manière dont certains articles organisent leur réponse, comme si une autoroute, une lettre de Donald Trump, une commande d’armes, une mesure douanière et une crise migratoire formaient nécessairement les pièces d’un même plan.
20minutos insiste sur les phosphates, la crise d’Ormuz et la coopération militaire. elDiario.es estime que le Maroc a aligné sa politique étrangère sur celle de la Maison-Blanche. BBC News Mundo remonte aux origines de l’amitié maroco-américaine pour s’interroger sur l’indulgence de Washington après les événements tragiques de Sebta.
Ces trois lectures reposent sur une réalité : la relation entre le Maroc et les États-Unis s’est considérablement renforcée. Mais elles l’observent presque toujours à travers un prisme espagnol. Dans ce miroir, chaque succès diplomatique de Rabat devient une défaite de Madrid. Toute convergence avec Washington est décrite comme une soumission. Et toute tension à Sebta ou Melilla finit par être présentée comme la conséquence d’une alliance dirigée, explicitement ou non, contre l’Espagne.
La réalité est moins spectaculaire. Elle est aussi plus exigeante.
Une vieille relation devenue stratégiquement utile
Le Maroc aime rappeler qu’en 1777, le sultan Mohammed III ouvrit ses ports aux navires de la jeune République américaine. Il évoque aussi le Traité de paix et d’amitié de 1786, l’un des plus anciens accords internationaux encore en vigueur aux États-Unis.
Oui, Rabat utilise cette histoire pour donner de la profondeur et de la solennité à la relation. Mais quel État ne le ferait pas ? Washington présente lui aussi le Maroc comme l’un de ses plus anciens amis. La mémoire diplomatique, comme toutes les mémoires nationales, sélectionne les épisodes susceptibles d’éclairer le présent.
Cela ne signifie pas que les États-Unis soutiennent aujourd’hui le Maroc par reconnaissance envers un sultan du XVIIIe siècle. Washington raisonne en fonction de ses intérêts actuels. Le Royaume lui offre une stabilité rare dans la région, une coopération antiterroriste efficace, une ouverture sur l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahel, ainsi qu’une présence économique et diplomatique croissante en Afrique.
En échange, le Maroc obtient des équipements militaires, du renseignement, des investissements et surtout un soutien déterminant dans le dossier du Sahara.
Il ne s’agit donc ni d’une histoire d’amour ni d’un chèque en blanc. C’est une alliance transactionnelle et asymétrique, dans laquelle chacun cherche à convertir ce qu’il possède en influence politique.
Une contradiction apparaît alors dans certains commentaires espagnols. Le Maroc y est présenté comme un pays soumis à Donald Trump, tout en étant décrit comme suffisamment puissant pour convaincre Washington d’adopter ses propres positions. Or un État qui ne ferait qu’obéir ne pourrait pas négocier. Et un État capable de tout imposer ne serait pas le vassal que l’on prétend décrire.
Le Maroc n’a pas pris le contrôle de la politique américaine. Il a appris à repérer les domaines dans lesquels ses intérêts coïncident avec ceux de Washington et à tirer profit de cette convergence. Cela s’appelle, tout simplement, conduire une politique étrangère.
Trump n’a pas inventé l’alliance
Donald Trump a incontestablement accéléré le rapprochement. Sa décision de reconnaître, en décembre 2020, la souveraineté marocaine sur le Sahara a modifié l’équilibre diplomatique du conflit.
Mais l’histoire ne commence pas là. Le Maroc a été désigné allié majeur non membre de l’OTAN en 2004. L’accord de libre-échange est entré en vigueur en 2006. La coopération antiterroriste s’était déjà renforcée après les attentats de Casablanca. Quant à African Lion, il a débuté en 2002 avant de devenir le plus important exercice annuel conduit par l’AFRICOM.
Trump a personnalisé cette relation et lui a donné une dimension plus ouvertement transactionnelle. Il l’a reliée aux Accords d’Abraham, aux marchés de l’armement, aux minerais stratégiques et à sa vision des rapports de force internationaux.
Mais l’alliance a traversé des administrations républicaines et démocrates. Elle répond à des intérêts durables, et non aux seules affinités d’un président.
Dire que Rabat a aligné l’ensemble de sa politique sur la Maison-Blanche est donc excessif. Le Maroc coopère étroitement avec Washington et Israël, mais conserve des liens avec la Chine et la Russie. Il poursuit également une stratégie africaine qui ne se réduit pas aux priorités américaines.
Cette diplomatie n’est ni neutre ni exempte de contradictions. Elle est pragmatique. Elle cherche à éviter une dépendance exclusive, même si la relation avec Washington occupe désormais une place centrale.
Le prix des Accords d’Abraham
La reprise des relations avec Israël relevait d’un marché politique clair. Rabat a obtenu la reconnaissance américaine du Sahara et Washington a intégré un nouvel État arabe aux Accords d’Abraham.
Il serait naïf de nier cette transaction. Mais il serait tout aussi simpliste de présenter la décision comme celle d’un gouvernement agissant contre un peuple unanimement hostile à toute relation avec Israël.
La solidarité avec la Palestine reste profondément ancrée dans la société marocaine. Les mobilisations contre la guerre à Gaza l’ont de nouveau démontré. Dans le même temps, le Maroc possède une histoire juive plurielle et maintient des liens humains avec des centaines de milliers d’Israéliens d’origine marocaine. Les contacts entre les deux pays existaient d’ailleurs bien avant 2020.
La contradiction demeure profonde : l’État développe une coopération sécuritaire et militaire avec Israël tandis qu’une grande partie de l’opinion rejette la normalisation et condamne la destruction de Gaza.
Le pouvoir marocain doit assumer le coût moral et politique de ce choix. Mais ses critiques devraient aussi reconnaître qu’il ne s’agissait pas d’un alignement gratuit. Rabat a utilisé la normalisation pour obtenir ce qu’il considère comme un objectif national majeur.
Le débat mérite mieux que deux caricatures : celle d’un Maroc ayant trahi la Palestine et celle d’une diplomatie ayant remporté une victoire sans en payer le prix.
Le Sahara, au-delà des mots de combat
C’est généralement lorsqu’elle aborde le Sahara que la presse espagnole perd une partie de sa prudence. Les termes «annexion», «occupation» ou «siège» sont parfois employés comme s’ils ne nécessitaient ni attribution ni démonstration.
Pour le Maroc, il s’agit de parachever son intégrité territoriale et de résoudre le conflit par une autonomie sous souveraineté nationale. Pour le Front Polisario et l’Algérie, le territoire reste en attente de décolonisation et sa population doit pouvoir choisir l’indépendance.
Le journalisme peut juger l’une des positions plus convaincante. Il doit néanmoins rappeler qui défend chaque interprétation, au lieu de transformer l’une d’elles en vocabulaire prétendument neutre.
Il devrait aussi éviter d’employer «Sahraoui» comme synonyme automatique d’«indépendantiste». Des Sahraouis soutiennent le Polisario ; d’autres défendent l’autonomie ou l’intégration au Maroc. Nier cette diversité revient à retirer à une partie de la population le droit de parler en son propre nom.
Le soutien américain représente une victoire diplomatique réelle pour le Maroc. Mais cette victoire ne dispense pas Rabat de rechercher une solution politique durable, de garantir les droits humains et de répondre aux critiques concernant la représentation et la gestion du territoire.
Reconnaître le changement du rapport de force ne signifie pas approuver toutes les politiques marocaines. Le nier ne fait pas avancer davantage le conflit.
Ormuz n’a pas créé la valeur du Maroc
20minutos a raison sur un point : la crise du détroit d’Ormuz a montré l’importance stratégique des engrais marocains. Face aux risques pesant sur les chaînes mondiales d’approvisionnement, la Maison-Blanche a temporairement suspendu certains droits frappant les engrais phosphatés venus du Maroc.
Le Royaume concentre environ 68% des réserves mondiales estimées de roche phosphatée. Mais la force de l’OCP ne réside pas seulement dans ce sous-sol. Elle tient également à sa capacité industrielle, logistique, financière et commerciale.
Ormuz n’a pas créé l’alliance. La crise en a révélé l’utilité.
Washington n’a pas soudainement découvert les phosphates marocains. Il a pu se tourner rapidement vers Rabat parce que les mécanismes de coopération et les circuits commerciaux existaient déjà.
Il serait néanmoins imprudent, côté marocain, de transformer cet avantage en certitude de puissance. Les réserves ne suffisent pas. La production dépend de l’énergie, de l’eau, du soufre, de l’ammoniac et du transport. Les ressources procurent de l’influence, mais elles ne garantissent pas une fidélité américaine éternelle.
Sebta impose de sortir des récits commodes
La crise de Sebta est la question la plus grave, parce que des vies humaines ont été perdues. Des dizaines de milliers de personnes ne se présentent pas en même temps devant une frontière sans qu’il existe des appels, des défaillances, des décisions ou des responsabilités.
Le Maroc doit expliquer ce qu’il savait, quelles mesures il avait prises et si certains responsables ont délibérément réduit la surveillance. La défense d’un intérêt national ne justifierait jamais l’instrumentalisation d’êtres humains. Si cette instrumentalisation a eu lieu, elle doit être établie et sanctionnée.
Mais affirmer que Rabat a organisé les événements simplement parce que les personnes sont arrivées depuis le territoire marocain ne suffit pas. Une accusation aussi grave exige des preuves : ordres donnés, mouvements des forces de sécurité, appels numériques, réseaux de trafic et communications entre les deux gouvernements.
Les chiffres eux-mêmes doivent être précisés. Parle-t-on de 70.000 entrées effectives, de tentatives cumulées ou de personnes concentrées près de la frontière ? Comment les 140 décès avancés ont-ils été établis ? Où les victimes sont-elles mortes et dans quelles circonstances ?
Le Maroc doit rendre des comptes. L’Espagne aussi, concernant son dispositif frontalier, l’accueil, les interventions policières et sa politique migratoire. L’Union européenne, enfin, ne peut sous-traiter le contrôle de ses frontières au sud de la Méditerranée puis s’étonner que cette dépendance crée un rapport de force.
L’indulgence américaine envers Rabat doit également être examinée. Si l’administration Trump a accusé le gouvernement de Pedro Sánchez sans formuler la moindre critique contre le Maroc, l’asymétrie est évidente. Elle montre que l’alliance a influencé la réaction politique de Washington.
Elle ne prouve pas, en revanche, que les États-Unis avaient connaissance des événements ou qu’ils les avaient approuvés. Trump mène aussi son propre combat idéologique contre la gauche européenne et les politiques qu’il qualifie de «globalistes». Le Maroc peut bénéficier de cette hostilité sans l’avoir organisée.
Apprendre à regarder le voisin autrement
Washington ne remplace pas Madrid par Rabat. L’Espagne demeure un allié de l’OTAN, membre de l’Union européenne et hôte des bases de Rota et Morón. Le Maroc apporte autre chose : une profondeur stratégique africaine, du renseignement régional, des ressources essentielles et un accès au Sahel.
Les deux pays remplissent des fonctions différentes. Le renforcement de l’un ne signifie pas automatiquement l’effacement de l’autre.
L’alliance avec les États-Unis ne fait donc du Maroc ni une puissance toute-puissante ni un vassal de Trump. Elle en fait un acteur régional disposant de davantage de ressources, d’ambition et de responsabilités.
L’Espagne peut continuer à se demander pourquoi Washington soutient autant le Maroc. Mais elle pourrait aussi s’interroger sur sa tendance à considérer chaque avancée marocaine comme une manœuvre dirigée contre elle.
La difficulté véritable consiste peut-être à regarder enfin le voisin du sud comme un pays doté de ses propres intérêts, capable de coopérer, de rivaliser, de commettre des erreurs et d’en répondre.
Car une relation mature ne se construit ni dans le déni marocain ni dans la méfiance espagnole. Elle commence lorsque chacun accepte que l’autre n’est pas seulement une menace, un subordonné ou un alibi.