La Chine a soutenu les critiques adressées par la Russie au Japon dans le différend territorial des îles Kouriles et accusé le Gouvernement de Sanae Takaichi d’accélérer le réarmement du pays. Ravivée par une visite de Vladimir Poutine sur l’île d’Itouroup, la controverse illustre la coordination croissante entre Pékin et Moscou face à Tokyo.
Le porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lin Jian, a affirmé mercredi que Pékin partageait les récentes déclarations du chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov.
Ce dernier avait vivement critiqué la réaction japonaise à la visite de Vladimir Poutine sur l’une des îles disputées et invoqué la nécessité de préserver l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale.
Le président russe s’est rendu jeudi dernier à Itouroup, appelée Etorofu par le Japon. Il s’agit de la plus grande des quatre îles méridionales contrôlées par la Russie et revendiquées par Tokyo.
La Première ministre japonaise, Sanae Takaichi, a qualifié le déplacement d’« absolument inacceptable ». Tokyo a adressé une protestation officielle à Moscou.
En réponse, la Russie a convoqué l’ambassadeur japonais et lui a signifié qu’elle considérait sa souveraineté sur ces territoires comme « inviolable ».
Un différend qui empêche toujours la signature d’un traité de paix
Le contentieux porte sur Itouroup/Etorofu, Kounachir/Kunashiri, Chikotan et le groupe d’îlots Habomai.
Les forces soviétiques ont occupé ces territoires à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Moscou les administre depuis 1945 et estime que leur intégration à l’Union soviétique constitue l’un des résultats territoriaux du conflit.
Le Japon les désigne comme les « Territoires du Nord ». Il soutient qu’ils ne font pas juridiquement partie des îles Kouriles auxquelles il a renoncé après la guerre.
Cette divergence a empêché les deux pays de signer un traité de paix définitif depuis plus de huit décennies.
Les négociations ont été pratiquement interrompues après l’adhésion de Tokyo aux sanctions occidentales imposées à Moscou à la suite de l’invasion de l’Ukraine.
La Russie s’est retirée des pourparlers et a suspendu plusieurs programmes permettant aux anciens résidents japonais de se rendre sur les îles. La visite de Poutine indique que Moscou n’entend pas rouvrir la question de la souveraineté dans le contexte actuel.
La Chine dénonce une « remilitarisation »
Lin Jian a accusé Sanae Takaichi de refuser de réfléchir au passé militariste du Japon et de chercher à « blanchir l’invasion japonaise de la Chine ».
Le porte-parole a également reproché à Tokyo d’« abandonner le pacifisme », d’accélérer sa « remilitarisation » et de contourner les restrictions héritées de la Constitution d’après-guerre.
Le terme de « remilitarisation » relève de la position politique chinoise. Le Japon affirme que le renforcement de ses capacités de défense répond à la dégradation de son environnement sécuritaire.
Tokyo cite notamment l’expansion de la puissance navale chinoise, la pression exercée sur Taïwan, les programmes balistique et nucléaire nord-coréens ainsi que le développement de la coopération militaire sino-russe.
Le Japon conserve l’article 9 de sa Constitution, par lequel il renonce à la guerre comme droit souverain. Il a toutefois augmenté considérablement ses dépenses militaires et acquis des capacités de contre-attaque qui s’éloignent de sa doctrine historiquement limitée à la défense immédiate de son territoire.
Takaichi appartient au courant politique le plus favorable à une révision des contraintes militaires imposées après 1945.
Pékin et Moscou invoquent les « États ennemis »
La Chine a également soutenu la référence de Lavrov aux clauses dites des « États ennemis » figurant dans la Charte des Nations unies.
Ces dispositions se trouvent dans les articles 53, 77 et 107. Elles ont été rédigées lors de la transition suivant la Seconde Guerre mondiale et concernaient les anciens pays de l’Axe, principalement l’Allemagne et le Japon.
Elles demeurent matériellement inscrites dans la Charte, leur suppression nécessitant une procédure complexe de révision. Leur présence dans le texte ne signifie cependant pas qu’elles conservent une portée opérationnelle contemporaine.
L’Assemblée générale des Nations unies a reconnu dès 1995 qu’elles étaient devenues obsolètes. Lors du Sommet mondial de 2005, les États membres ont de nouveau exprimé leur volonté de les supprimer.
Ces clauses ne constituent donc pas une autorisation juridique permettant à la Chine ou à la Russie d’employer unilatéralement la force contre le Japon.
Le principe actuellement applicable reste celui de l’article 2.4 de la Charte des Nations unies, qui interdit la menace ou l’emploi de la force contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un État.
Pékin et Moscou attribuent surtout aux clauses une valeur historique et politique : elles leur permettent de rappeler le passé militariste japonais et de défendre leur lecture des résultats de la guerre.
Tokyo souligne, à l’inverse, que le Japon est membre à part entière de l’ONU depuis 1956 et que la communauté internationale a reconnu l’obsolescence de ces dispositions.
Taïwan au cœur de la dégradation des relations
La nouvelle controverse survient dans un contexte de fortes tensions entre la Chine et le Japon.
À la fin de l’année dernière, Takaichi avait déclaré qu’une attaque chinoise contre Taïwan pourrait créer une « situation menaçant la survie » du Japon et justifier une intervention des Forces d’autodéfense.
Pékin considère Taïwan comme une partie de son territoire et n’exclut pas le recours à la force pour en prendre le contrôle. Il a condamné les propos de Takaichi comme une ingérence dans ses affaires intérieures.
Le Japon ne reconnaît pas officiellement Taïwan comme un État, mais entretient avec l’île d’importantes relations économiques et considère la stabilité du détroit comme essentielle à sa propre sécurité.
Les îles japonaises les plus occidentales sont situées à proximité de Taïwan, ce qui exposerait directement l’archipel aux conséquences d’un conflit.
La dispute parallèle des Senkaku
La Chine et le Japon s’opposent également au sujet des îles Senkaku, administrées par Tokyo et revendiquées par Pékin sous le nom de Diaoyu.
La Garde côtière chinoise organise régulièrement des patrouilles autour de ces îles. Tokyo dénonce des incursions répétées dans ses eaux territoriales, tandis que Pékin affirme exercer une activité légitime autour d’un territoire chinois.
Cette dispute implique indirectement les États-Unis. Washington ne se prononce pas sur la souveraineté finale, mais considère que les îles sont administrées par le Japon et, à ce titre, couvertes par le traité de sécurité américano-japonais.
Une coopération militaire sino-russe plus visible
La Chine et la Russie ont multiplié les exercices militaires conjoints au cours des dernières années.
En juillet, leurs marines ont mené une patrouille dans le Pacifique occidental, la mer d’Okhotsk et la mer du Japon. Les deux puissances organisent également des missions aériennes communes à proximité de l’espace japonais.
Moscou soutient généralement les positions chinoises sur Taïwan, tandis que Pékin ne remet pas en cause la souveraineté russe sur les Kouriles.
Cette convergence leur permet de présenter le réarmement japonais comme une menace contre l’ordre issu de 1945. Elle nourrit toutefois le phénomène qu’elles dénoncent.
Plus les activités militaires chinoises et russes augmentent autour de l’archipel, plus Tokyo dispose d’arguments pour renforcer ses forces et approfondir son alliance avec Washington.
La région s’enferme ainsi dans un dilemme de sécurité : chaque camp présente son propre renforcement militaire comme une mesure défensive et interprète celui de l’adversaire comme la preuve d’une intention agressive.