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Al Hoceïma : qui arrache les derniers vestiges de l’or rouge ?

19 août 2026 - 18:01

Quand le corail se retrouve à la merci d’une autorisation, du bureau du président de la Chambre jusqu’aux profondeurs de la Méditerranée

L’extraction et l’épuisement de ce qui subsiste du corail rouge au large d’Al Hoceïma ne peuvent plus être considérés comme un simple dossier technique, réservé aux professionnels puis refermé jusqu’à nouvel ordre. Il s’agit désormais d’une question d’intérêt public qui mérite d’être examinée en toute transparence.

Des sources connaissant bien le dossier, ayant suivi sa première phase ainsi que le combat mené dans les années 1990 par l’association Azir contre le pillage du corail et la dégradation de l’environnement marin, appellent aujourd’hui à faire toute la lumière sur la nouvelle autorisation : qui en bénéficie ? Quelle zone couvre-t-elle exactement ? Et respecte-t-elle réellement les exigences juridiques, scientifiques et environnementales ?

Les ressources marines ne constituent ni l’héritage personnel d’un responsable, ni un coffre ouvert au premier arrivé, encore moins un « butin » promis au plus chanceux. Elles appartiennent aussi aux générations futures.

Une représentation professionnelle qui interroge

La situation de la représentation professionnelle dans le secteur soulève, elle aussi, plusieurs interrogations.

Le président de la Chambre des pêches maritimes de la Méditerranée, Mounir Draz, préside également l’organisation issue du rapprochement entre l’association des armateurs de chalutiers et celle des propriétaires de bateaux de pêche, auparavant distinctes. Cette concentration de responsabilités ouvre légitimement le débat sur l’autonomie de la représentation professionnelle et sur les limites du cumul des rôles.

La manière dont les invitations sont distribuées aux armateurs pour participer au Salon Halieutis d’Agadir suscite également des questions sur les priorités retenues. Halieutis se présente pourtant comme un rendez-vous professionnel et scientifique consacré à la recherche, à l’innovation et à la pêche durable.

Une question simple — peut-être parce qu’elle dérange — reste cependant sans réponse : qu’est-ce que toutes ces participations ont concrètement apporté au secteur de la pêche à Al Hoceïma ?

Les difficultés, malheureusement, ne disparaissent ni avec les photos souvenirs, ni autour des buffets, ni au gré des déplacements dans les salons professionnels. La crise du « negro » reste entière, tandis que plusieurs sardiniers ont quitté le port d’Al Hoceïma pour rejoindre les ports atlantiques, alors que la ville figurait autrefois parmi les principaux centres nationaux de production sardinière.

Le paradoxe pourrait à lui seul résumer toute une époque : un port qui produisait autrefois de la sardine attend désormais le poisson de passage.

Certaines participations à des événements professionnels donnent parfois l’impression d’un programme touristique estampillé « pêche maritime » : une photo avec telle personnalité, une autre avec tel responsable, un passage par le buffet en libre-service, puis le retour sur les réseaux sociaux pour immortaliser cet « accomplissement historique ».

Comme si la crise de la pêche pouvait se résoudre avec l’appareil photo d’un téléphone. Comme si les poissons allaient revenir au port après avoir vu les publications sur les réseaux sociaux.

Les activités professionnelles servent-elles encore le secteur ?

Selon plusieurs acteurs et observateurs du secteur, la question ne se limite pas au Salon Halieutis. Elle concerne également d’autres rencontres, notamment à Tanger, auxquelles seraient conviées en priorité des personnes réputées proches des responsables.

Dès lors, une autre question s’impose, sans qu’il soit nécessaire d’organiser une conférence internationale pour y répondre : ces activités servent-elles réellement les intérêts du secteur ou sont-elles devenues un moyen de satisfaire certains proches et de neutraliser les voix critiques ?

Un secteur confronté à la raréfaction des ressources, au départ de bateaux et aux difficultés du port a besoin de solutions, de décisions et d’un véritable plaidoyer. Il n’a pas seulement besoin que l’on distribue des invitations, puis des photographies.

Si la réussite se mesure au nombre d’images publiées, alors la pêche à Al Hoceïma connaît sans doute une « renaissance » sans précédent — du moins dans les albums des téléphones et sur les pages des réseaux sociaux.

 

Des associations suffisamment indépendantes ?

Au sein des organisations professionnelles, les impressions relayées dans le débat public font état d’une proximité croissante entre certains responsables associatifs et le président de la Chambre. Une proximité qui conduit des professionnels à s’interroger sur l’indépendance réelle de leurs décisions.

Le président de l’association de la pêche artisanale serait ainsi, selon des propos circulant dans les milieux professionnels, particulièrement proche du président de la Chambre depuis qu’il a succédé à Ami El Hocine, connu pour avoir défendu publiquement les intérêts du secteur.

Le président de l’association des commerçants est également décrit par certains professionnels comme l’un des soutiens les plus constants du président de la Chambre. La scène professionnelle comptait auparavant des voix jugées plus franches sur certains dossiers, notamment celle de Farid Manko, dont les positions étaient exprimées plus ouvertement.

Le responsable actuel, encore relativement nouveau à ce poste, est perçu par ses détracteurs comme plus porté sur la courtoisie que sur la demande de comptes. Quant à l’association des marins, son discours paraît dominé par une grande discrétion.

D’où cette question, ironique dans sa simplicité : le silence est-il devenu, lui aussi, un métier maritime nécessitant une carte professionnelle ?

Ces interrogations doivent néanmoins être éclaircies par les responsables concernés, auxquels revient le droit de répondre et de présenter leur version des faits. Mais elles ne peuvent être écartées d’un revers de main, car le débat sur les ressources marines ne peut être démocratique si les organismes professionnels ne sont pas en mesure d’exprimer leurs positions librement et avec fermeté.

Les professionnels n’ont pas seulement besoin de représentants lorsque les caméras sont présentes. Ils ont besoin de personnes capables de hausser le ton lorsque leurs intérêts sont menacés, et de poser les questions difficiles lorsqu’il s’agit des ressources marines, de l’avenir des ports et du devenir de la pêche.

La représentation professionnelle n’est ni une carte d’accès aux salons, ni un siège au premier rang, ni une photographie de groupe avec les responsables. Représenter signifie savoir dire « non » lorsqu’il faut dire non, et demander « pourquoi ? » lorsque certains cherchent à faire passer des décisions dans le silence.

Si le rôle d’une association se limite à applaudir et à prendre des photos, il faudra peut-être redéfinir le mot « représentation » avant même de prétendre redéfinir l’avenir du secteur.

Où se trouve exactement la zone autorisée ?

C’est ici que se situe le cœur du dossier : où se trouve précisément la zone dans laquelle l’extraction du corail a été autorisée ?

Selon les informations juridiques et techniques disponibles au sujet des coordonnées de cette zone, une vérification rigoureuse s’impose. Les données doivent être publiées et mises à la disposition de l’opinion publique.

Les coordonnées géographiques ne sont pas une série abstraite de chiffres inscrits sur une feuille. Elles ne constituent pas non plus un détail que l’on peut enfouir dans un dossier administratif. Ce sont elles qui permettent d’établir si l’exploitation intervient à l’intérieur ou à l’extérieur d’un espace protégé, et si l’autorisation respecte les dispositions juridiques et environnementales en vigueur.

Autrefois, le statut du Parc national d’Al Hoceïma relevait du département des Eaux et Forêts. Les batailles menées par l’association Azir durant les années 1990 se déroulaient dans un cadre institutionnel différent.

Depuis, de nouvelles répartitions de compétences ont été introduites, notamment en lien avec les départements chargés de l’agriculture et de la pêche maritime. La nature juridique de la zone autorisée et sa localisation géographique exacte sont donc des éléments déterminants qui ne tolèrent ni ambiguïté ni interprétation administrative approximative.

Deux hypothèses doivent être examinées à partir des documents officiels et des coordonnées précises.

La première : si la zone autorisée se trouve effectivement dans le périmètre protégé du Parc national, ou si l’exploitation envisagée contrevient aux dispositions relatives à sa protection, une expertise juridique et environnementale approfondie s’impose. Le débat autour de l’autorisation pourrait alors devenir une véritable bataille pour sauver les derniers peuplements de corail rouge.

La seconde : il est possible que les coordonnées aient été établies de manière à placer la zone en dehors du périmètre soumis à l’interdiction liée au Parc national. Dans ce cas, l’autorisation pourrait être juridiquement plus solide que ne le pensent certains de ses détracteurs.

Mais même cette seconde hypothèse ne constitue pas un chèque en blanc. La question environnementale ne se confond pas avec la seule conformité administrative. Peut-on extraire du corail dans cette zone sans perturber l’équilibre marin ? Quelles garanties scientifiques permettent de l’affirmer ? Existe-t-il une étude d’impact indépendante et accessible ?

Ou bien l’expression « l’autorisation est légale » sera-t-elle de nouveau utilisée comme une formule magique destinée à faire taire les questions et à clore le débat ?

Publier l’autorisation, les coordonnées et l’étude environnementale

La demande est pourtant simple : rendre publics les coordonnées géographiques, les textes juridiques et les études environnementales sur lesquels repose l’octroi de l’autorisation. Les spécialistes comme les citoyens pourraient alors se prononcer en connaissance de cause.

Si la procédure est régulière, rien ne justifie que les documents et les études restent confidentiels. Si des observations ou des irrégularités apparaissent, le débat public constitue le moyen naturel de les identifier et de les corriger.

Maintenir le dossier dans une zone grise, où les questions se multiplient tandis que les réponses se font rares, ne peut qu’alimenter les soupçons.

La transparence n’est pas un luxe, ni un cadeau accordé à l’opposition ou aux médias. Elle représente le minimum exigible lorsqu’il s’agit d’une ressource naturelle qui n’appartient ni à un individu, ni à une association, ni à un responsable.

Demander aux citoyens de faire confiance à un dossier dont ils ne peuvent consulter aucun document revient à demander à un pêcheur de jeter ses filets dans la mer et de croire que le poisson finira bien par apparaître.

Ce qui reste de la richesse marine d’Al Hoceïma

Les sources interrogées insistent sur un point : il ne s’agit pas d’un conflit personnel avec un individu, une association ou une entreprise. La véritable question est de savoir ce qu’il reste aujourd’hui de la richesse marine d’Al Hoceïma.

La région a perdu une part importante de ses ressources halieutiques. La production sardinière a reculé et de sérieuses inquiétudes existent quant à la poursuite de l’épuisement d’autres espèces, sous l’effet de la surpêche, de certaines formes de pêche côtière insuffisamment encadrées et de pratiques ayant déjà perturbé les équilibres marins.

Parmi ces pratiques figure notamment la pêche du « changuiti », ou gobie, dénoncée par plusieurs acteurs professionnels et environnementaux.

Dans une mer soumise à de telles pressions, toute reprise ou extension de l’exploitation du corail devrait faire l’objet des précautions les plus strictes. Il ne s’agit pas d’une ressource aisément renouvelable.

Le corail n’est pas une simple pierre posée au fond de la mer que l’on pourrait arracher à volonté. Il n’est pas davantage un butin réservé à celui qui détient la clé de l’autorisation. Il constitue un élément d’un écosystème marin fragile, dont la croissance est extrêmement lente.

Le silence n’est pas une position neutre

Le silence qui entoure ce dossier est tout aussi préoccupant.

Où sont les élus ? Où sont les professionnels ? Où sont les chercheurs et les experts ? Où sont les voix censées défendre les ressources marines de la région ? Où sont les associations environnementales qui proclament habituellement leur engagement en faveur de la protection de la nature ?

Pourquoi un dossier aussi sensible ne fait-il pas l’objet d’un large débat public ?

Face à une opération susceptible d’affecter ce qui reste du corail et des ressources marines, le silence n’est pas une position neutre. L’environnement n’appartient ni à un parti, ni à une association, ni à une personne. Il appartient aux générations futures.

Ceux qui ont aujourd’hui la possibilité de poser les bonnes questions, mais choisissent de se taire, ne pourront pas feindre demain la surprise si la mer se retrouve vidée. Il sera alors trop tard pour rechercher de prétendues « causes inconnues » afin d’expliquer le désastre.

Les organisations professionnelles, la société civile et les autorités sont aujourd’hui appelées à ouvrir ce dossier avec calme et responsabilité, loin des complaisances, mais aussi loin de cette logique qui consiste à dire : « Ne posez pas de questions, tout est sous contrôle. »

L’opinion publique doit pouvoir consulter l’autorisation d’exploitation, les coordonnées exactes de la zone concernée, l’étude d’impact environnemental, les conditions techniques imposées, l’identité des bénéficiaires ainsi que les mécanismes prévus pour le contrôle et le suivi des opérations.

Les experts, les juristes, les professionnels et les défenseurs de l’environnement pourront ensuite se prononcer.

Si l’autorisation est irréprochable, les documents le démontreront. Si elle comporte des failles ou présente des risques, ceux-ci devront être corrigés avant que les dommages ne deviennent irréversibles.

Exiger le silence au seul motif que le dossier serait « légal » ne relève pas de la transparence. Cela revient à réclamer une confiance aveugle.

Or la loi, faut-il le rappeler, n’a jamais peur des documents. Ceux qui craignent leur publication sont généralement ceux qui préfèrent qu’on ne les lise pas.

« Une défense de ce qu’il reste, non une bataille personnelle »

Selon les sources qui ont vécu la première bataille du corail, le prix payé autrefois pour le silence face à l’épuisement de cette ressource a été considérable. Si le dossier refait surface aujourd’hui, c’est parce que l’histoire pose de nouveau la même question, sous une forme différente.

« Il ne s’agit pas d’une bataille personnelle, mais du témoignage de personnes attachées à leur région et déterminées à défendre ce qui reste de la richesse marine d’Al Hoceïma », affirme l’un des observateurs du dossier cité par Kawalis Arif.

Si l’épuisement du corail se poursuit sans surveillance scientifique et environnementale véritable, l’histoire ne demandera pas seulement : qui a extrait le corail ?

Elle demandera aussi : qui a accordé l’autorisation ? Qui a contrôlé les opérations ? Qui en a bénéficié ? Qui était au courant ? Qui avait la possibilité de parler ?

Et, surtout : qui a choisi de se taire, avant de découvrir, trop tard, que la mer n’avait plus rien à offrir ?

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