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La région du grand Rif : Vers une vision pluraliste.

19 août 2026 - 17:42

Dr. Abdelouahab Tadmouri*

 

En réponse à l’article de notre ami Fikri Soussan intitulé « L’identité rifaine dans la pluralité marocaine : de la reconnaissance à la confiance», je trouve, après une première lecture, qu’il est exceptionnel, riche en idées et en propositions pour une région qui a connu et connaît encore des tensions sociales et politiques. Ces tensions pourraient s’expliquer par plusieurs facteurs :

– Les divergences de positions parmi les acteurs locaux, comprenant ceux qui s’alignent avec l’État sur sa vision de la gouvernance locale et ceux qui critiquent les politiques publiques centralisées, que ne répondent pas aux désirs de la population locale en matière de dignité, de développement, de liberté et de justice sociale et territoriale. Ils considèrent cet alignement, dans le contexte actuel visant à la soumission et au contrôle, comme une trahison interne.

Ainsi, ce type de pratiques ne peut qu’aggraver la méfiance envers l’État et ses institutions, et ne constitue pas une solution viable pour établir une relation saine entre la périphérie et le centre.

– En outre, ces communautés n’ont pas été actrices des luttes et des sacrifices des générations passées qui ont cherché à faire aboutir cet héritage militant. Au lieu de cela, elles se contentent de reproduire les expériences du passé — même si elles sont adaptées aux exigences présentes — comme si elles étaient condamnées à ne jamais apprendre de leurs erreurs ou de leur histoire. Par conséquent, elles finissent par reproduire les mêmes tragédies et échecs.

Si l’on évalue l’impact de la satisfaction des revendications au moindre coût, tout en préservant un socle de lutte collective en attendant de futures mobilisations, cela sera un échec face à l’incapacité à concrétiser les revendications spécifiques du Rif que nous avons soutenues, même si certaines finissent par être satisfaites.

Ces acquis devront faire face aux sacrifices consentis lors de chaque mouvement de mobilisation à l’intimidation et à la répression — exercées par certains appareils d’État contre la région, sa population et tout mouvement social. Cette situation entraîne une stagnation qui peut durer des années, en attendant un prochain réveil et nourrissant un discours centré sur le grief : une vision qui voit le « soi » uniquement comme la victime des erreurs des autres, sans jamais engager l’examen critique de soi nécessaire pour éviter la répétition des mêmes tragédies.

– D’autre part, la relation entre ces communautés et le pouvoir central demeure fortement influencée par un héritage historique empreint de prudence et de méfiance. Même lorsque certains acteurs tentent de gagner la faveur du pouvoir et de se conformer aux décisions officielles, espérant obtenir une légitimité reconnue par l’État qui leur permettrait de se présenter comme représentants de la région du Rif. Cela explique également la réponse violente de l’État à toute initiative de ces communautés locales visant à revendiquer leurs droits.

Par conséquent, ces communautés doivent faire preuve d’une grande prudence lorsque surgit une vague de mobilisation pour les droits ; il leur faut obtenir ce qui est réalisable au moindre coût, tout en gardant vive la flamme de la lutte et en se tenant prêtes à porter leurs revendications dans leur intégralité lorsque les conditions historiques seront favorables. Il reste, au sein de l’appareil d’État, des éléments qui maintiennent des interprétations erronées de l’histoire.

Malheureusement, ces cercles officiels considèrent ce récit comme une concurrence à l’histoire unique et exclusive qu’ils souhaitent institutionnaliser, au lieu de le reconnaître comme un patrimoine et une propriété collective de l’ensemble du peuple marocain.

De plus, le pouvoir central ne comprend pas non plus la nature du caractère rifain — un caractère dont l’histoire de résistance et de lutte témoigne d’une aspiration permanente à l’indépendance, à la liberté et à la dignité. Ce peuple a toujours agi en gardien de la terre et de la patrie, formant un rempart infranchissable face aux envahisseurs et aux colonisateurs. L’histoire des mouvements de résistance dans le nord du Maroc, depuis le XVIIe siècle, illustre comment les tribus du Rif oriental, central et occidental se sont unies pour défendre l’intégrité du pays et reprendre de nombreuses places fortes marocaines aux mains des forces coloniales anglaises, portugaises et espagnoles.

À travers cette analyse, je souhaite également mettre en lumière le Rif central dans un contexte régional plus large — que l’on pourrait désigner comme le « Grand Rif » ou le « Nord du Maroc ». Malgré la diversité linguistique, les communautés de cette région partagent des éléments culturels, architecturaux, civilisationnels et historiques communs, ainsi qu’un destin partagé qui a perduré au cours de l’histoire. Ajdir, capitale de la résistance armée contre le colonialisme espagnol dans les années 1920, a vu une lutte impliquant plus de soixante tribus de tout le Rif, dont la plupart ne parlaient pas rifain. Tétouan est devenue, dans les années 1930, 1940 et le début des années 1950 (époque du *Khalifat*), la capitale de la résistance politique du Mouvement national, fortement influencé par la pensée libératrice de l’Émir Mohamed ben Abdelkarim. C’est là qu’ont été fondés le premier journal et le premier parti politique régional.

La région a joué un rôle essentiel dans l’orientation des décisions politiques nationales — un rôle qui a par la suite disparu et a été transféré vers Rabat et Fès. Cette approche éclairée du Rif renforce son statut de région historique capable de jouer un rôle concret dans tout projet de régionalisation politique au Maroc — d’autant plus que le pays se prépare, conformément à la dernière résolution de l’ONU, à accorder l’autonomie aux provinces sahariennes. Élargir le débat sur l’avenir du Rif au-delà de son cadre strictement linguistique revient à renouer avec les racines historiques de la région. Cette évolution pourrait contribuer à définir une vision d’avenir pour ce territoire qui, au-delà de l’histoire commune et de la mémoire collective qu’il incarne, représente un modèle d’intégration sociale, économique et géographique. De plus, inscrire ce débat dans son contexte naturel — la région du Rif — contribuera indéniablement à affaiblir ces discours repliés sur eux-mêmes et politiquement extrémistes, qui utilisent la langue comme un instrument d’arrogance et de distinction négative par rapport aux autres dialectes locaux de la région. De tels discours sèment souvent, à leur insu, les germes de la division au sein d’un territoire uni par une histoire et une mémoire commune ; une région dont l’identité amazighe fait consensus parmi les chercheurs, malgré la diversité linguistique de ses communautés locales — dont beaucoup ont perdu l’amazighe au fil des siècles d’arabisation.

Ces discours semblent réduire l’histoire et la mémoire collective des populations du nord du Maroc — ou du Rif — à la seule langue rifaine, s’engageant ainsi sur une voie d’isolement et d’oubli. Cependant, je souhaiterais que nous soyons plus attentifs à notre contexte historique et géographique dans les idées et les projets d’avenir que nous proposons pour notre région. Cela concerne d’abord le Rif, puis l’ensemble du pays, si nous voulons réellement jouer un rôle influent dans l’orientation des décisions politiques et économiques, tant à l’échelle régionale que nationale. Nous devons également examiner les nouveaux projets de restructuration territoriale envisagés au niveau central — qui visent à diminuer le nombre de régions — à la lumière des solutions proposées pour la région du Sahara occidental.

 

*Abdelouahab Tadmouri est docteur en génécologie et président du Forum des Droits de l’Homme Au Nord du Maroc

 

 

 

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