Le report de la Réunion de haut niveau entre l’Espagne et l’Algérie, initialement prévue les 20 et 21 octobre à Madrid, intervient dans une séquence diplomatique particulièrement sensible pour l’Espagne. À quelques jours de la visite annoncée de Felipe VI et Letizia aux villes occupées de Sebta et Melilia, Madrid doit gérer simultanément son rapprochement avec Alger et la préservation d’une relation stratégique avec le Maroc, devenue l’un des axes structurants de sa politique au Maghreb.
Le gouvernement espagnol a reporté la Réunion de haut niveau avec l’Algérie qui devait se tenir les 20 et 21 octobre à Madrid, selon des sources diplomatiques citées par la presse espagnole. Aucune nouvelle date n’a, pour l’heure, été annoncée. La décision intervient alors que les préparatifs étaient déjà avancés et que Madrid et Alger semblaient engagés dans une dynamique accélérée de normalisation après plusieurs années de tensions. Le calendrier confère toutefois à ce report une portée particulière : les 13 et 14 octobre, le roi Felipe VI et la reine Letizia doivent se rendre respectivement à Sebta et Melilia, un déplacement à forte charge politique et symbolique pour le Maroc et qui précédera de moins d’une semaine la date initialement retenue pour le sommet avec le président algérien Abdelmadjid Tebboune.
Pour Madrid, la reprise du dialogue avec Alger doit désormais composer avec une donnée structurelle : la place acquise par le Maroc dans la stratégie régionale espagnole. Depuis le rapprochement engagé en 2022, Rabat et Madrid ont considérablement renforcé leur coopération dans des domaines directement liés aux intérêts nationaux espagnols, notamment la sécurité, la lutte contre le terrorisme, les migrations, le commerce et la coopération économique. À cette architecture s’ajoute le dossier du Sahara, sur lequel Pedro Sánchez avait profondément modifié la position espagnole en considérant l’initiative marocaine d’autonomie comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution. Ce choix avait ouvert une nouvelle étape stratégique avec Rabat tout en provoquant une grave crise avec Alger. La normalisation aujourd’hui recherchée avec l’Algérie ne constitue donc pas un retour à la situation antérieure : l’Espagne tente de reconstruire sa relation avec Alger sans remettre en cause les fondements politiques et stratégiques du partenariat établi avec le Maroc.
C’est précisément dans cette équation que la visite de Felipe VI et Letizia à Sebta et Melilia acquiert une dimension particulière. Le déplacement, décidé en coordination entre le gouvernement espagnol et la Maison royale, sera le premier effectué par les souverains dans les deux villes depuis l’accession de Felipe VI au trône. Pour le Maroc, leur statut reste une question particulièrement sensible. Rabat n’a toutefois annoncé, à ce stade, aucune mesure officielle en réaction au déplacement royal. Selon des sources diplomatiques citées par la presse espagnole, la proximité entre cette visite et le sommet prévu avec Tebboune aurait contribué à compliquer le calendrier de Madrid. Cette interprétation doit néanmoins être distinguée des faits établis : le gouvernement espagnol n’a officiellement établi aucun lien entre le voyage royal et le report de la rencontre avec l’Algérie, et aucun élément public ne permet d’affirmer que Rabat aurait demandé ou obtenu son ajournement.
L’enchaînement prévu plaçait néanmoins l’exécutif de Pedro Sánchez devant une séquence particulièrement délicate : une visite royale à Sebta et Melilia les 13 et 14 octobre, suivie quelques jours plus tard d’une rencontre politique de premier plan avec Abdelmadjid Tebboune destinée à consacrer le rétablissement des relations hispano-algériennes. Au-delà des circonstances immédiates, l’épisode met ainsi en évidence la complexité du triangle Madrid-Rabat-Alger. L’Espagne conserve d’importants intérêts énergétiques et économiques en Algérie, mais la relation avec le Maroc touche à un éventail beaucoup plus large de dossiers stratégiques et directement liés à son voisinage méridional. Toute relance spectaculaire de l’axe Madrid-Alger est donc observée à travers ce nouvel équilibre régional construit depuis 2022.
Le report intervient pourtant au moment où le rapprochement hispano-algérien semblait avoir retrouvé une forte dynamique. Pedro Sánchez s’était rendu à Alger le 20 juillet pour rencontrer Abdelmadjid Tebboune, les deux dirigeants convenant alors de relancer la Réunion de haut niveau. Fin septembre encore, le ministre espagnol des Affaires étrangères, José Manuel Albares, et son homologue algérien Ahmed Attaf avaient évoqué à New York les préparatifs de la rencontre. Celle-ci devait aborder l’énergie, les investissements, le commerce, les migrations et la sécurité, tout en donnant une traduction politique au retour progressif à la normale entre les deux capitales.
L’ajournement de la rencontre ne signifie donc pas nécessairement une nouvelle crise entre Madrid et Alger. Il révèle surtout l’étroitesse de la marge diplomatique dont dispose désormais l’Espagne au Maghreb. Pour Madrid, il s’agit de restaurer pleinement ses rapports avec Alger sans fragiliser les acquis de sa relation avec Rabat ; pour le Maroc, l’enjeu stratégique consiste à préserver la centralité du partenariat maroco-espagnol et les acquis politiques construits depuis 2022, notamment sur le dossier du Sahara, dans un environnement régional où tout rapprochement entre l’Espagne et l’Algérie est nécessairement lu à l’aune du nouvel équilibre établi entre Madrid et Rabat.