La Russie demeure l’une des principales puissances pétrolières mondiales. Pourtant, la guerre produit une situation longtemps difficile à imaginer : Moscou continue d’exporter massivement son brut tout en important de l’essence et d’autres carburants pour alimenter son propre marché. Parallèlement, la diminution des ventes de devises par les entreprises exportatrices exerce une pression supplémentaire sur le rouble. Deux phénomènes qui révèlent une même fragilité : posséder du pétrole ne suffit plus lorsque les difficultés se concentrent sur le raffinage, la logistique et les circuits financiers.
Le pétrole reste l’un des principaux instruments de puissance de la Russie. Le pays conserve une capacité considérable de production et continue d’expédier son brut vers les marchés internationaux, notamment asiatiques. Mais les attaques ukrainiennes répétées contre les raffineries et les infrastructures énergétiques ont progressivement déplacé le problème : la Russie ne manque pas nécessairement de pétrole, elle rencontre davantage de difficultés à le transformer en essence, diesel et autres produits indispensables à son économie.
Du brut russe qui revient sous forme d’essence
La conséquence est spectaculaire. Moscou vend du pétrole à l’étranger tout en achetant des carburants raffinés hors de ses frontières. Aux approvisionnements traditionnels venus de Biélorussie et du Kazakhstan se sont ajoutées des importations maritimes beaucoup plus inhabituelles en provenance d’Inde et d’autres marchés asiatiques.
Un chargement d’environ 68 000 tonnes d’essence provenant d’Inde a ainsi atteint en août le port arctique russe de Vitino avant d’être acheminé par voie ferroviaire vers le marché intérieur. Une partie de ces produits est fabriquée dans des raffineries asiatiques utilisant elles-mêmes du brut russe. Le paradoxe est saisissant : la Russie peut extraire le pétrole, l’expédier à des milliers de kilomètres, puis racheter le carburant obtenu après son raffinage à l’étranger.
Le phénomène a pris suffisamment d’ampleur pour pousser les autorités à combiner importations, restrictions aux exportations et mesures de soutien au marché intérieur. Des limitations de vente d’essence ont même été instaurées dans certaines stations-service de Moscou et de plusieurs régions.
Les raffineries deviennent un talon d’Achille
La stratégie ukrainienne a mis en évidence une vulnérabilité particulière. Il n’est pas nécessaire de supprimer la production russe de pétrole pour perturber son économie énergétique. Il suffit de réduire sa capacité à transformer ce brut en produits immédiatement consommables.
En juillet, les exportations russes de produits raffinés sont tombées à environ 1,18 million de barils par jour, leur niveau le plus bas depuis le début des statistiques de S&P Global en 2016. Les attaques avaient alors neutralisé plus d’un tiers des capacités de raffinage du pays selon les estimations de ses analystes.
Vladimir Poutine lui-même a reconnu, le 1er octobre, que les frappes ukrainiennes avaient partiellement atteint leurs objectifs, estimant leur coût à environ 1% du PIB russe. L’aveu est important : l’appareil énergétique russe n’est plus seulement l’une des principales sources de financement de la guerre, il est devenu l’un des champs où celle-ci produit directement ses effets économiques.
L’autre bataille se joue sur les devises
Une deuxième tension apparaît sur le marché monétaire. En août, les entreprises non financières russes ont réduit leurs ventes de devises de 15,3%, à 18,8 milliards de dollars. Les principaux exportateurs n’en ont vendu que 2,4 milliards, un niveau proche des plus bas enregistrés en 2026.
Ces chiffres sont importants pour le rouble. Les grands exportateurs russes vendent leurs hydrocarbures, métaux et matières premières à l’étranger puis convertissent une partie de leurs recettes en monnaie nationale. Ils constituent ainsi une source essentielle de devises sur le marché intérieur. Lorsque ces conversions diminuent, l’offre de monnaies étrangères se contracte et le rouble devient plus vulnérable.
Le Kremlin connaît parfaitement ce mécanisme. Depuis 2022, les autorités ont utilisé à plusieurs reprises le contrôle des capitaux, le rapatriement des recettes d’exportation et leur conversion en roubles pour défendre la monnaie. L’obligation imposée aux grands exportateurs a ensuite été ramenée à zéro, mais Moscou conserve la possibilité de renforcer de nouveau son dispositif si la pression monétaire l’exige.
La puissance énergétique ne protège pas de tout
Il serait toutefois excessif d’en conclure que la Russie est à court de pétrole ou que son économie énergétique est proche de l’effondrement. Le pays demeure un producteur et un exportateur majeur, a réorienté une partie considérable de ses flux vers l’Asie et conserve des instruments puissants pour intervenir sur ses marchés.
Mais l’image d’une puissance pétrolière contrainte d’importer de l’essence est révélatrice. La solidité d’une économie de guerre ne dépend pas uniquement des réserves dont elle dispose. Elle dépend des raffineries qui transforment le brut, des ports et pipelines qui le transportent, des acheteurs qui l’acquièrent et des circuits financiers qui permettent de convertir les recettes obtenues en devises utilisables.
C’est toute la singularité de la situation russe en 2026 : Moscou peut disposer d’immenses réserves pétrolières tout en connaissant simultanément des tensions sur les carburants et sur les devises. La guerre n’a pas supprimé la puissance énergétique russe. Elle en révèle cependant les maillons vulnérables, entre le puits de pétrole, la raffinerie, la station-service et le marché des changes.