Dans cette chronique, Fikri SOUSSAN, hispaniste marocain et chercheur sur les relations entre le Maroc et l’Espagne, analyse les lignes de fracture qui traversent la politique espagnole à moins de deux mois des législatives anticipées du 29 novembre. Pedro Sánchez mise sur le logement et la remobilisation d’un électorat progressiste fatigué, tandis qu’Alberto Núñez Feijóo aborde le scrutin dans un paysage où le poids de Vox s’est renforcé. Entre une gauche alternative en quête d’unité, une droite radicale en progression et les premières controverses autour du processus électoral, le 29-N apparaît comme un révélateur des fragilités qui traversent aujourd’hui la démocratie espagnole.
L’Espagne ne s’avance pas vers les élections du 29 novembre portée par un grand affrontement idéologique entre deux projets clairement constitués. Elle y arrive par épuisement : celui d’une législature devenue presque impraticable, d’alliances parlementaires où chaque vote ressemblait à une négociation de dernière minute, d’une gauche qui gouverne sans avoir résolu ses propres contradictions et d’une droite qui entrevoit enfin La Moncloa tout en découvrant que la clé pourrait se trouver dans la poche de Santiago Abascal. La chute des décrets sur le logement, rejetés au Congrès par le PP, Vox et Junts, n’aura finalement été que le détonateur. Pedro Sánchez a choisi de transformer une défaite parlementaire en bataille électorale. C’est une méthode qu’il connaît bien : lorsqu’il se retrouve acculé, il déplace le terrain de jeu. En 2023, après la débâcle socialiste aux élections locales et régionales, il avait surpris tout le monde en convoquant immédiatement des législatives. Trois ans plus tard, il recommence, mais dans une Espagne plus polarisée et face à un bloc conservateur sensiblement plus puissant. Le paradoxe est que Sánchez ne part pas nécessairement battu. Il part affaibli. Cette nuance pourrait décider de toute l’élection.
Sánchez joue sa dernière carte : mobiliser
Les sondages décrivent une Espagne davantage orientée à droite qu’en 2023. Mais le problème essentiel du PSOE n’est peut-être pas un transfert massif de ses électeurs vers le PP : c’est leur fatigue. Une partie significative de l’électorat progressiste hésite, s’abstient ou ne sait plus très bien pour quelle gauche voter. Sánchez semble avoir identifié cette faille et son pari consiste moins à convaincre la droite qu’à réveiller la gauche. Il possède désormais un sujet pour le faire : le logement. Ce n’est pas un hasard si la dissolution des Cortes intervient immédiatement après le rejet des décrets destinés notamment à renforcer la protection contre les expulsions et à encadrer certaines formes de location. La crise du logement touche à quelque chose de beaucoup plus profond que les batailles parlementaires madrilènes : l’impossibilité, pour une partie croissante des jeunes et des classes moyennes, de transformer le travail et le salaire en autonomie. Le logement est ainsi devenu pour la gauche ce que l’immigration est pour Vox : une question concrète autour de laquelle peut s’organiser tout un récit politique.
Sánchez tentera donc de faire du 29 novembre un choix simple : qui protège les locataires et qui protège les propriétaires ? C’est évidemment une simplification électorale, mais les campagnes se gagnent rarement avec des dissertations. La volonté de remettre sur la table, devant la Diputación Permanente, les décrets rejetés au Congrès révèle parfaitement cette stratégie. Grâce à une arithmétique différente, Junts pourrait y perdre son pouvoir de veto et permettre au gouvernement de transformer une défaite en mesure effective avant même l’ouverture officielle de la campagne. L’habileté tactique est incontestable : Sánchez sait exploiter jusqu’aux failles du rapport de forces institutionnel. Mais l’épisode révèle simultanément la faiblesse structurelle de la législature qui s’achève. Gouverner l’Espagne était devenu un exercice permanent d’arithmétique parlementaire, où la survie de chaque texte dépendait moins d’une majorité politique cohérente que de la possibilité de reconstruire, vote après vote, une majorité différente.
À gauche du PSOE, la bataille avant la bataille
Le deuxième problème de Sánchez porte un nom collectif : ses alliés. Frente Amplio rassemble Izquierda Unida, Movimiento Sumar, Más Madrid et les Comuns, mais cette nouvelle maison politique ne sait toujours pas clairement qui doit l’habiter, qui doit la diriger ni si Podemos acceptera finalement d’y entrer. Le calendrier frôle l’absurde : les coalitions doivent être enregistrées avant le 16 octobre, Podemos organise ses primaires les 14 et 15 avec Irene Montero comme principale prétendante, tandis que Frente Amplio prévoit sa présentation officielle le 17. Autrement dit, la gauche alternative doit résoudre son unité avant même de pouvoir la mettre en scène. Mónica García et Ada Colau apparaissent parmi les personnalités susceptibles d’incarner le nouvel espace ; Podemos tente de convertir sa faiblesse territoriale en levier politique en réclamant des primaires communes ; Compromís prend ses distances. Et tous savent qu’avec le système électoral espagnol, quelques points dispersés entre plusieurs candidatures peuvent coûter bien davantage que quelques points : dans de nombreuses circonscriptions, ils peuvent faire disparaître des sièges.
La gauche espagnole se retrouve ainsi confrontée à un paradoxe cruel. Elle possède peut-être, avec le logement, son meilleur sujet de campagne depuis des années au moment précis où elle est la moins préparée pour l’exploiter. Le problème n’est d’ailleurs plus seulement idéologique. Il est organisationnel, personnel et électoral. La fragmentation qui pouvait autrefois être présentée comme l’expression d’une gauche plurielle risque désormais d’apparaître comme l’incapacité de ses différentes familles à hiérarchiser leurs désaccords. Or une coalition électorale ne suppose pas que ses membres pensent la même chose ; elle exige simplement qu’ils sachent distinguer ce qui mérite une rupture de ce qui peut attendre. À moins de deux mois du scrutin, la gauche alternative n’a plus beaucoup de temps pour apprendre cette différence.
Feijóo peut gagner sans que le PP progresse
À droite, la situation est presque inverse. Alberto Núñez Feijóo paraît plus proche que jamais de La Moncloa alors même que son parti ne connaît pas une dynamique spectaculaire. Les derniers sondages cités placent le PP autour de 31,6 %, légèrement en dessous de son résultat de 2023. La véritable nouveauté se trouve ailleurs : Vox approcherait désormais les 18 %. Voilà peut-être la donnée politique fondamentale du 29 novembre. Une victoire de la droite pourrait moins traduire une progression du PP qu’une radicalisation de son propre espace électoral. Feijóo peut donc gagner tout en devenant politiquement plus dépendant. En 2023, il cherchait encore à expliquer comment gouverner sans être prisonnier de Vox ; en 2026, la question semble s’être déplacée : jusqu’où devra-t-il aller pour gouverner avec lui ?
Abascal a déjà posé sur la table trois expressions : « priorité nationale », « dérégulation » et « remigration ». La dernière appartient au vocabulaire de la droite identitaire européenne et pose une question autrement plus importante que la simple répartition des ministères : quel programme migratoire le PP serait-il disposé à accepter en échange de La Moncloa ? C’est ici que l’élection espagnole rejoint une transformation européenne plus vaste. La droite classique ne disparaît pas ; elle se retrouve progressivement contrainte de négocier avec une droite radicale qui ne veut plus seulement influencer le débat public, mais participer directement au pouvoir et imposer une partie de son lexique, de ses priorités et de ses lignes rouges. Si Feijóo devient président, la véritable mesure de sa victoire ne sera donc pas seulement le nombre de sièges obtenus par le PP, mais le prix politique exigé par Vox pour lui permettre de gouverner.
Le poison du soupçon
Un autre phénomène mérite pourtant autant d’attention que les coalitions : la contestation préventive des règles du jeu. Isabel Díaz Ayuso et Santiago Abascal ont mis en doute le vote par correspondance avant même le début de la campagne, sans présenter d’élément concret permettant d’étayer une fraude. La fonction politique du soupçon précède désormais sa démonstration. C’est l’un des héritages les plus préoccupants de la politique américaine récente. Donald Trump n’a pas inventé la défiance électorale, mais il a montré son efficacité : on commence par expliquer que le système pourrait être truqué ; si l’on gagne, l’accusation devient inutile ; si l’on perd, elle devient l’explication de la défaite. L’Espagne n’est évidemment pas les États-Unis. Ses institutions électorales, son histoire et son système de partis sont différents. Mais les mots voyagent plus vite que les institutions, et lorsqu’une démocratie commence à normaliser l’idée que le résultat n’est légitime que si « les nôtres » gagnent, elle franchit une frontière autrement plus dangereuse que celle séparant la droite de la gauche.
Le dossier du vote extérieur des descendants de l’exil ajoute à cette campagne une complication réelle, cette fois juridique. La suspension cautélaire décidée par le Tribunal suprême concernant une partie des bénéficiaires de la Loi de mémoire démocratique crée une incertitude pour des milliers de citoyens espagnols résidant à l’étranger. La question devra être tranchée avec une extrême rigueur précisément parce qu’elle concerne le droit le plus élémentaire d’une démocratie : savoir qui peut voter et selon quelles règles. Mélanger ce contentieux juridique réel avec des soupçons généraux de fraude serait particulièrement dangereux. Une démocratie peut discuter ses lois électorales, les contester devant les tribunaux et même les modifier ; elle ne peut durablement survivre si ses principaux acteurs transforment chaque règle qui leur déplaît en preuve préalable d’un complot.
Une Espagne qui vote sur elle-même
Le 29 novembre ne décidera donc pas seulement qui sera le prochain président du gouvernement. Il mesurera la capacité de Sánchez à transformer l’usure en mobilisation ; celle de Feijóo à convertir une majorité sociologique de droite en majorité gouvernementale ; celle de Vox à passer du rôle de force de pression à celui de partenaire incontournable ; et celle de la gauche alternative à comprendre enfin que la pluralité cesse d’être une richesse lorsqu’elle devient impuissance électorale. Pendant longtemps, la politique espagnole s’est structurée autour des questions territoriales, de la mémoire historique, de l’identité nationale et du conflit catalan. Ces fractures n’ont pas disparu. Pourtant, le logement, le pouvoir d’achat, l’immigration et, désormais, la confiance dans les institutions occupent une place croissante. C’est peut-être cela, au fond, que raconte cette élection anticipée : l’Espagne change de préoccupations plus vite que ses partis ne changent de réflexes.
Sánchez cherche encore une majorité dans la mobilisation de dernière minute ; Feijóo cherche La Moncloa dans l’addition avec Vox ; la gauche alternative cherche son candidat et son unité ; la droite radicale cherche à imposer son vocabulaire à l’ensemble du camp conservateur. Aucun d’eux ne maîtrise réellement le scénario. Et c’est précisément ce qui fait du 29 novembre non pas une simple élection anticipée destinée à départager deux blocs, mais une élection de toutes les fragilités : celle du gouvernement sortant, celle des alliances, celle du bipartisme imparfait qui structure encore l’Espagne et, peut-être surtout, celle d’une démocratie confrontée à une question de plus en plus européenne : comment gouverner des sociétés fragmentées sans transformer chaque désaccord en rupture et chaque adversaire en menace existentielle ?