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Mohammed VI devant le Parlement : le Maroc des grandes ambitions face à l’épreuve des résultats

09 octobre 2026 - 19:10

En appelant à un « véritable tournant » pour la nouvelle législature, S. M. le Roi Mohammed VI a placé le prochain gouvernement et les institutions devant une exigence centrale : transformer les progrès économiques du Royaume en justice sociale, en égalité territoriale et en perspectives concrètes pour la jeunesse. Son discours du 9 octobre porte également un message de fermeté à l’Espagne sur la coopération migratoire. Au-delà des annonces, une question domine : le Maroc saura-t-il passer des ambitions à leur réalisation ?

Il est des discours qui annoncent de nouvelles orientations et d’autres qui rappellent aux responsables politiques leurs obligations. Celui prononcé vendredi par S. M. le Roi Mohammed VI, à l’ouverture de la XIIe législature, relève des deux registres. Le Souverain y dessine les contours d’un Maroc industriellement plus fort, mieux préparé aux mutations internationales, mais aussi davantage préoccupé par les inégalités qui traversent sa société. Derrière les ambitions affichées apparaît une interrogation essentielle : comment faire en sorte que les progrès du pays deviennent des améliorations visibles dans la vie quotidienne des Marocains ?

Le passage le plus révélateur intervient dès l’ouverture. Le Roi appelle à faire de ce mandat un « véritable tournant » pour un Maroc attaché à « trouver un équilibre harmonieux entre les logiques de croissance économique et les impératifs d’une justice sociale et spatiale renforcée ».

Cette formulation donne sa cohérence à l’ensemble du discours. La croissance n’est pas remise en question, mais elle ne peut plus être considérée comme une fin en soi. Le développement doit également être apprécié à travers ses bénéficiaires, sa répartition géographique et sa capacité à réduire les inégalités.

La fierté nationale ne dispense pas de rendre des comptes

En évoquant la profondeur historique du Royaume, son identité et ses acquis, S. M. le Roi Mohammed VI a rappelé les raisons d’une fierté nationale largement partagée. Mais il a immédiatement écarté toute lecture complaisante : « La fierté nationale, ici, n’est pas une forme de vanité, ni l’expression d’une autosatisfaction. »

Cette précision mérite d’être soulignée. Le Maroc a profondément transformé ses infrastructures et développé plusieurs secteurs économiques. Pourtant, la perception du progrès varie considérablement selon les territoires et les milieux sociaux.

Pour un jeune à la recherche d’un premier emploi, une famille confrontée au coût de la vie ou un habitant d’une commune éloignée des grands centres, les réalisations nationales ne suffisent pas toujours à répondre aux préoccupations immédiates.

La question n’est donc pas de nier les acquis, mais de comprendre pourquoi ils ne produisent pas partout les mêmes effets. C’est dans cet écart entre réussite collective et expérience individuelle que se joue une partie de la confiance des citoyens envers les institutions.

La jeunesse, véritable test de la promesse sociale

Le discours réserve une place importante aux jeunes, dont les préoccupations doivent, selon le Roi, figurer « en tête des politiques publiques ». Il appelle à une approche intégrée associant éducation, qualification et insertion économique, afin de renforcer les possibilités d’ascension sociale.

L’enjeu dépasse les statistiques de l’emploi. Il concerne la conviction qu’un diplôme, un effort ou une compétence peuvent réellement ouvrir des perspectives. Lorsque cette conviction s’affaiblit, le problème devient également institutionnel.

Le Roi établit d’ailleurs explicitement ce lien en soulignant la nécessité de permettre aux jeunes d’avoir « davantage foi dans les institutions de leur pays ».

Cette phrase porte une dimension politique forte : la confiance ne se décrète pas. Elle se construit à partir de possibilités concrètes, de règles équitables et de résultats perceptibles.

La régionalisation : le temps des justifications s’épuise

La séquence consacrée aux territoires est probablement la plus exigeante à l’égard de l’appareil administratif. Mohammed VI constate que les retards persistants de la décentralisation et de la déconcentration entravent le développement et éloignent les politiques publiques des besoins réels.

Le ton devient particulièrement ferme : « aucun retard ni atermoiement n’est plus tolérable dans la mise en œuvre pleine et entière de la Charte de la Déconcentration ».

La portée de cet avertissement ne doit pas être minimisée. La régionalisation avancée est un chantier ancien. Pourtant, les transferts de compétences, de personnels et de ressources financières demeurent insuffisamment opérationnels.

Comment demander aux régions de répondre efficacement aux attentes des populations si elles ne disposent pas des moyens nécessaires pour agir ? Comment tenir les responsables territoriaux comptables des résultats lorsque certaines décisions restent concentrées au niveau central ?

Le discours place ainsi la question de l’exécution administrative au cœur du développement. Sans clarification des responsabilités et sans transfert réel de moyens, les stratégies territoriales risquent de rester des promesses difficilement réalisables.

La souveraineté économique ne peut ignorer la question sociale

Le Roi appelle également au lancement de nouvelles stratégies dans des domaines décisifs : sécurité hydrique, énergétique et alimentaire, industrie, économie numérique et intelligence artificielle. Il demande d’accélérer la constitution des réserves stratégiques et invite le secteur privé à renforcer ses investissements et ses exportations.

L’ambition est celle d’une économie capable de mieux résister aux crises internationales. Mais cette transformation soulève une question : quelle place occuperont l’emploi de qualité, les compétences nationales et les entreprises locales dans ce nouveau cycle ?

Une industrie compétitive est une avancée importante. Sa contribution au développement social dépend toutefois des emplois qu’elle crée, des revenus qu’elle distribue et des possibilités qu’elle ouvre aux nouvelles générations.

Espagne : la coopération migratoire appelée à changer de logique

Sur le plan diplomatique, le passage consacré à l’immigration marque une inflexion notable. Le Roi reconnaît les progrès du partenariat avec l’Espagne, mais affirme que « le modèle actuel de coopération a atteint ses limites ».

Le constat vise notamment les difficultés liées aux retours de certaines catégories de migrants et aux contraintes juridiques qui, selon le discours, compliquent leur prise en charge. Il s’accompagne d’un rappel sans ambiguïté : « le partenariat est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet d’aucune pression ou menace, ni d’aucun chantage ».

Il ne s’agit pas d’une annonce de rupture avec Madrid. Le message exprime plutôt la volonté de rééquilibrer une coopération que Rabat ne souhaite pas voir réduite au contrôle des frontières.

Le document stratégique annoncé, consacré au codéveloppement, à la compétitivité et à la stabilité régionale, permettra de préciser cette orientation. Sa mise en œuvre devra aussi tenir compte des engagements juridiques relatifs aux réfugiés et à la protection des mineurs.

Du discours à la responsabilité politique

La dernière partie de l’intervention rappelle aux parlementaires que leur mandat constitue « un engagement politique et un contrat moral » envers les citoyens. Cette formule résume, en réalité, l’exigence qui traverse tout le discours.

Le Maroc dispose d’ambitions économiques, d’institutions et de stratégies nationales. Son prochain défi réside dans la capacité à transformer ces orientations en décisions exécutées, évaluées et corrigées lorsque les résultats ne suivent pas.

Pour la nouvelle législature, la véritable mesure de la réussite ne sera donc pas le nombre de programmes annoncés, mais leur effet sur l’emploi des jeunes, les services publics, les disparités territoriales et la confiance citoyenne.

C’est sur ce terrain, celui des résultats plutôt que des intentions, que le discours royal du 9 octobre prend toute sa portée politique.

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