Près de 200 pays se retrouvent à Erevan pour évaluer les engagements pris en 2022 afin de protéger la nature d’ici 2030. Entre financements insuffisants, subventions néfastes et crise du multilatéralisme, la conférence devra démontrer que les promesses peuvent encore se traduire en résultats.
La protection de la biodiversité entre dans une phase décisive. Ce lundi 19 octobre, la capitale arménienne Erevan accueille la 17e Conférence des parties à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique (COP17), un rendez-vous international qui doit dresser un premier bilan collectif des engagements adoptés quatre ans plus tôt à Montréal. Pendant deux semaines, les délégations de près de 200 pays tenteront de rapprocher des positions souvent divergentes sur la conservation des écosystèmes, les responsabilités économiques et les moyens financiers nécessaires pour enrayer la destruction du vivant.
La conférence s’ouvre dans un contexte particulièrement préoccupant. Déforestation, disparition d’espèces, dégradation des récifs coralliens, pollution et surexploitation des ressources naturelles continuent d’affaiblir les écosystèmes dont dépendent les sociétés humaines. Les organisateurs attendent jusqu’à 15 000 participants, parmi lesquels des représentants des gouvernements, des scientifiques, des organisations environnementales, des peuples autochtones et du secteur privé.
À l’ouverture des travaux, le ministre arménien de l’Environnement et président de la COP17, Hambardzum Matevosyan, a appelé les délégations à dépasser leurs désaccords pour parvenir à des résultats concrets. Au-delà des déclarations de principe, l’enjeu est désormais de déterminer si les États disposent de la volonté politique nécessaire pour tenir leurs engagements avant l’échéance de 2030.
Le cadre de Kunming-Montréal à l’épreuve des résultats
Adopté en décembre 2022 lors de la COP15, le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal avait suscité de grands espoirs. Il fixe 23 cibles à atteindre d’ici 2030, parmi lesquelles la protection d’au moins 30 % des terres et des mers, la restauration des écosystèmes dégradés, la réduction des incitations économiques nuisibles à la nature et une meilleure reconnaissance des droits des peuples autochtones et des communautés locales.
Quatre ans plus tard, les premières évaluations internationales dressent un tableau préoccupant. La plupart des objectifs accusent un retard important, tandis que plusieurs engagements restent dépourvus des moyens financiers et institutionnels indispensables à leur mise en œuvre. Le décalage entre les ambitions affichées et les politiques réellement engagées constitue ainsi le principal défi de la conférence.
À l’occasion du sommet préparatoire organisé à Erevan, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a reconnu que les efforts collectifs demeuraient insuffisants. Il a appelé les gouvernements à transformer les engagements politiques en actions mesurables, soulignant que la réussite de la stratégie mondiale dépendra de sa traduction dans les décisions nationales.
La secrétaire exécutive de la Convention sur la diversité biologique, Astrid Schomaker, a pour sa part rappelé que les conséquences de l’érosion du vivant concernent directement des milliards de personnes. La biodiversité ne se limite pas à la préservation de la faune et de la flore : elle conditionne la sécurité alimentaire, l’accès à l’eau, la fertilité des sols, la santé publique et la résilience des territoires face aux catastrophes naturelles.
Des milliards pour détruire, des financements insuffisants pour protéger
L’un des paradoxes les plus frappants de la politique environnementale mondiale réside dans la persistance de soutiens économiques accordés à des activités qui contribuent à la destruction des écosystèmes. Certaines subventions aux énergies fossiles, à l’agriculture intensive ou à des pratiques de pêche non durables participent à cette contradiction entre objectifs de conservation et politiques publiques.
Selon les estimations internationales évoquées à l’approche de la conférence, les flux financiers préjudiciables à la nature représentent plusieurs milliers de milliards de dollars par an. Le cadre de Kunming-Montréal prévoit de réduire les incitations néfastes à la biodiversité d’au moins 500 milliards de dollars par an d’ici 2030.
Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a dénoncé la persistance des subventions aux combustibles fossiles et appelé les États à accélérer la mise en œuvre des engagements. Pour les organisations environnementales, la réorientation de ces financements constitue l’un des leviers les plus importants pour obtenir des résultats durables.
Mais la réforme de ces mécanismes soulève des difficultés politiques et sociales considérables. Les subventions concernées sont souvent intégrées aux politiques énergétiques, agricoles et industrielles. Leur transformation suppose donc de concilier les objectifs écologiques avec la protection des populations vulnérables et les besoins de développement économique.
Le financement de la biodiversité divise les négociateurs
La question financière s’annonce comme l’un des principaux points de tension des deux semaines de négociations. Les pays en développement réclament un soutien plus important pour préserver leurs forêts, leurs ressources en eau, leurs zones côtières et leurs écosystèmes terrestres. Ils soulignent que la conservation de la biodiversité mondiale représente une responsabilité collective qui ne peut reposer uniquement sur les États abritant les milieux naturels les plus riches.
Le cadre mondial adopté en 2022 prévoit la mobilisation d’au moins 200 milliards de dollars par an pour la biodiversité d’ici 2030. Il fixe également des objectifs spécifiques de financement international en faveur des pays en développement. Or, les ressources actuellement mobilisées restent inférieures aux besoins identifiés, alors que les budgets publics sont soumis à des contraintes croissantes.
Le ministre chinois de l’Écologie et de l’Environnement, Huang Runqiu, a souligné à Erevan l’ampleur du déficit mondial de financement. De leur côté, plusieurs pays développés, notamment au sein de l’Union européenne, souhaitent que la Chine et d’autres grandes économies émergentes contribuent davantage aux dispositifs internationaux.
Ces divergences renvoient à une question fondamentale de justice environnementale : comment répartir les coûts de la préservation du vivant entre les économies historiquement industrialisées, les puissances émergentes et les pays dont les ressources naturelles jouent un rôle essentiel dans l’équilibre écologique mondial ?
Une conférence sous pression diplomatique
La COP17 intervient également dans un contexte de fragilisation de la coopération internationale. Les tensions géopolitiques, les restrictions budgétaires et les désaccords sur les responsabilités financières compliquent la recherche de compromis. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche a accentué les incertitudes pesant sur plusieurs mécanismes multilatéraux, notamment en matière de financement environnemental.
La réunion d’Erevan précède de trois semaines la COP31 consacrée au climat, prévue en Turquie. Les deux conférences répondent à des enjeux distincts mais étroitement liés : le dérèglement climatique accélère la dégradation de nombreux écosystèmes, tandis que la disparition des forêts, des zones humides et des milieux marins affaiblit les capacités naturelles d’absorption du carbone et d’adaptation aux changements climatiques.
Le président de WWF International, Adil Najam, a résumé l’urgence en appelant les gouvernements à privilégier les mesures concrètes plutôt que de nouvelles visions générales. Pour les organisations de défense de l’environnement, la crédibilité du processus dépendra de la capacité des États à présenter des engagements financiers vérifiables, à réformer les subventions destructrices et à renforcer les mécanismes de suivi.
La conférence d’Erevan devra ainsi répondre à une interrogation essentielle : les gouvernements sont-ils prêts à modifier leurs politiques économiques pour donner une chance réelle aux objectifs de 2030 ?
La COP17 ne sera pas jugée uniquement sur ses déclarations finales, mais sur sa capacité à réduire l’écart entre les promesses internationales et la protection effective des écosystèmes. Car, à mesure que la biodiversité recule, le temps disponible pour inverser la tendance se réduit.