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Sebta : l’Espagne accélère les retours de migrants, les ONG dénoncent des atteintes au droit d’asile

19 octobre 2026 - 12:41

Fatna au centre d’accueil San Antonio (Reuters)

Près de trois mois après les arrivées massives de juillet, plusieurs milliers de migrants demeurent dans la ville sous administration espagnole. Entre saturation des structures d’accueil, procédures accélérées et accusations de renvois forcés vers le Maroc, la gestion de cette crise soulève de graves interrogations juridiques et humanitaires.

À Sebta, la crise migratoire prend désormais la forme d’une impasse humanitaire et administrative. Près de trois mois après les franchissements massifs de la frontière du 30 juillet, plusieurs milliers de personnes attendent toujours une solution, tandis que les autorités espagnoles cherchent à accélérer le traitement des demandes d’asile et à organiser les retours vers les pays d’origine, principalement le Maroc. Cette stratégie, défendue par le gouvernement de Pedro Sánchez comme une réponse nécessaire à une situation exceptionnelle, suscite de vives inquiétudes parmi les organisations de défense des droits humains.

Une enquête publiée lundi 19 octobre par Reuters, fondée sur plus de vingt entretiens avec des migrants, des avocats, des associations et des représentants des forces de sécurité, met en lumière les difficultés rencontrées par les personnes les plus vulnérables. Mineurs isolés, familles avec enfants malades, ressortissants de pays en conflit et demandeurs d’asile marocains craignant des persécutions figurent parmi ceux dont la situation exige un examen individualisé.

Les associations redoutent que la volonté de désengorger rapidement la ville ne conduise à privilégier les retours au détriment des garanties prévues par le droit européen. Les autorités espagnoles contestent toutefois l’existence d’expulsions dissimulées et assurent agir dans le respect des droits fondamentaux.

Fatna, le visage d’une crise humanitaire

À 21 ans, Fatna attend toujours de pouvoir rejoindre l’Espagne continentale. Arrivée à Sebta le 30 juillet alors qu’elle était enceinte, accompagnée de son mari Mohamed et de leur fils de trois ans en situation de handicap, la jeune Marocaine espérait obtenir rapidement une prise en charge adaptée.

Depuis, elle a donné naissance à une petite fille souffrant de problèmes rénaux. La famille estime qu’un transfert vers la péninsule est indispensable pour accéder à des soins hospitaliers spécialisés. Mais le déplacement nécessite une autorisation administrative, alors que sa demande d’asile reste en cours d’examen.

La famille est accueillie au centre catholique San Antonio, dont la capacité habituelle est de sept personnes. L’établissement héberge désormais plusieurs dizaines de migrants vulnérables, illustrant la pression considérable exercée sur les structures associatives.

Pour Wendell Soares, coordinateur du centre, la principale difficulté réside dans la tendance à considérer les migrants comme une population homogène. Or, derrière les statistiques se trouvent des situations très différentes, qui nécessitent des réponses médicales, sociales et juridiques adaptées.

Des accusations de renvois forcés vers le Maroc

Huit organisations, parmi lesquelles Amnesty International et Oxfam, ont saisi le Défenseur du peuple espagnol pour dénoncer de présumées violations graves des droits des migrants à Sebta. Leur plainte, consultée par Reuters, évoque notamment des retours forcés de personnes originaires de pays touchés par des conflits, ainsi que des difficultés d’accès à l’assistance juridique et aux services d’interprétation.

L’association Elin affirme que des ressortissants du Soudan et du Tchad ont été convoqués par la police les 24 et 25 septembre avant d’être renvoyés sans avertissement préalable. Reuters rapporte également le témoignage d’un migrant marocain qui affirme avoir été transporté en autobus depuis un campement improvisé, après avoir reçu l’assurance qu’il serait conduit vers une structure d’accueil, puis s’être retrouvé au Maroc.

Ces témoignages constituent des accusations qui doivent être examinées par les autorités compétentes. Le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, rejette catégoriquement l’existence d’expulsions clandestines et soutient que les retours sont volontaires.

Selon le gouvernement, environ 12 000 personnes ont regagné le Maroc depuis la mi-août. Les autorités indiquent également avoir reçu jusqu’à 1 200 demandes d’asile, dont environ 700 auraient été traitées.

La divergence entre les chiffres officiels et les témoignages recueillis par les ONG porte ainsi moins sur l’existence des retours que sur les conditions dans lesquelles ils sont organisés et sur la possibilité réelle, pour chaque personne concernée, de faire valoir ses droits.

Le statut de pays sûr ne supprime pas le droit d’asile

Le traitement des demandes déposées par des ressortissants marocains constitue l’un des points les plus sensibles du dossier. La qualification du Maroc comme pays d’origine sûr dans le cadre des règles européennes peut faciliter certaines procédures, mais elle ne dispense pas les autorités d’examiner les circonstances personnelles des demandeurs.

Les spécialistes du droit migratoire rappellent qu’une situation individuelle de persécution peut justifier une protection internationale, indépendamment de l’appréciation générale portée sur le pays d’origine.

Cette distinction concerne notamment les demandeurs d’asile marocains qui invoquent des risques liés à leur orientation sexuelle. Les relations sexuelles entre personnes de même sexe restent pénalisées au Maroc, une réalité juridique susceptible d’être prise en compte dans l’évaluation des risques encourus en cas de retour.

Reuters cite le cas de Rayane, un jeune Marocain de 19 ans accueilli au centre San Antonio, qui redoute d’être renvoyé dans son pays. Rejeté par sa famille, il attend une décision sur sa demande de protection internationale.

Son témoignage souligne les limites d’une approche exclusivement administrative de la migration. La distinction entre migrant économique et demandeur d’asile ne peut être établie de manière automatique à partir de la seule nationalité.

Une ville débordée, un système européen mis à l’épreuve

La crise révèle également les difficultés pratiques du nouveau pacte européen sur la migration et l’asile. Les procédures frontalières accélérées doivent permettre de statuer plus rapidement sur certaines demandes, tout en préservant les garanties individuelles. Mais leur application suppose des moyens humains, techniques et juridiques suffisants.

Selon Raúl Piera, représentant syndical de la police cité par Reuters, seuls une centaine de dossiers étaient enregistrés quotidiennement à la mi-octobre, notamment en raison du manque de personnel et d’équipements fonctionnels.

Le syndicat estime qu’entre 7 000 et 8 000 migrants pourraient encore se trouver à Sebta, certains dormant à l’extérieur, d’autres étant accueillis dans des structures associatives saturées. Le gouvernement espagnol n’a pas confirmé cette estimation, reconnaissant les difficultés à établir un décompte précis des personnes non enregistrées.

Depuis les arrivées de juillet, 262 mineurs ont été transférés vers l’Espagne continentale. Pour les adultes, les autorités privilégient les démarches visant à encourager les retours volontaires, une politique dont les modalités sont contestées par plusieurs associations.

Les conséquences sanitaires deviennent également préoccupantes. Des médecins de l’hôpital de Sebta signalent des cas de gale, de tuberculose et d’infections gastro-intestinales chez des migrants ayant passé de longues périodes à l’extérieur. Au moins sept femmes ont accouché depuis le début de la crise, selon les informations recueillies par Reuters.

Entre urgence politique et obligations humanitaires

La situation intervient dans un climat politique tendu en Espagne, à l’approche des élections anticipées annoncées pour le 29 novembre. Le gouvernement de Pedro Sánchez fait face aux critiques des formations de droite et d’extrême droite, qui réclament une politique de retour plus ferme. Certaines ont présenté les arrivées de juillet comme une opération délibérément orchestrée par le Maroc, une accusation rejetée par Rabat.

Mais au-delà de cette confrontation politique, la question centrale demeure celle du respect des obligations juridiques de l’Espagne. Les procédures accélérées ne peuvent se substituer à l’évaluation individuelle des demandes, notamment lorsque sont en jeu des risques de persécution, la santé d’enfants ou la protection de personnes particulièrement vulnérables.

Les organisations humanitaires estiment qu’un transfert d’une partie des demandeurs vers d’autres structures en Espagne pourrait alléger la pression sur Sebta et permettre un traitement plus adapté des dossiers. Les autorités doivent, de leur côté, composer avec les contraintes matérielles, les exigences de contrôle frontalier et la nécessité de répondre à une crise qui pourrait se prolonger pendant plusieurs mois.

Sebta apparaît ainsi comme un test majeur pour la politique migratoire espagnole et européenne : celui de concilier l’efficacité des procédures, la gestion des frontières et le respect effectif du droit d’asile. Derrière les milliers de dossiers en attente, des familles comme celle de Fatna rappellent que chaque décision administrative peut avoir des conséquences humaines irréversibles.

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