Dans le sud de l’Espagne, à El Ejido, une ville agricole marquée par une forte présence migrante, une nouvelle campagne de Vox vient de raviver les tensions identitaires. Le parti d’extrême droite a déployé des panneaux publicitaires opposant deux visages de femmes : l’une portant un niqab, associée aux logos du PSOE et du PP ; l’autre, souriante, accompagnée de l’icône de Vox. Derrière cette mise en scène, un message brutal : l’Espagne doit choisir entre l’ »islamisation » et une identité que le parti prétend défendre.
La manœuvre s’inscrit dans une stratégie plus large de normalisation du discours de haine. Depuis plusieurs années, Vox investit des territoires où la présence immigrée, en particulier marocaine, est visible, stable et économiquement intégrée. Le choix d’El Ejido, où les Marocains constituent une part importante de la main-d’œuvre agricole, relève d’une stratégie délibérée. Il s’agit de transformer une cohabitation quotidienne en motif d’alarme électorale.
Ce recours à la peur religieuse et culturelle repose sur une rhétorique bien rodée : présenter certaines pratiques marginales — telles que le mariage forcé ou la mutilation génitale — comme représentatives de l’ensemble d’une population. Ainsi, le symbole religieux devient un épouvantail, et le droit des femmes, un prétexte instrumentalisé. Cette tactique a un nom : le féminisme xénophobe. Elle consiste à se parer de préoccupations progressistes pour dissimuler un agenda d’exclusion.
Loin d’être une spécificité espagnole, cette stratégie a été perfectionnée dans d’autres pays européens. En France, certains groupes identitaires ont construit leur visibilité médiatique sur la dénonciation sélective de l’ »oppression islamique », ignorant les violences sexistes endémiques au sein même des sociétés occidentales. Vox s’inscrit dans ce courant transnational où l’on transforme l’égalité en frontière, et le féminisme en douane identitaire.
Ce qui se joue à El Ejido engage bien plus qu’un simple affrontement visuel. Le souvenir des émeutes racistes de 2000, au cours desquelles des commerces tenus par des immigrés furent attaqués, reste vif dans la mémoire collective. Rouvrir cette blessure au nom d’une bataille électorale traduit un cynisme politique assumé. C’est une tentative de réactiver les peurs anciennes pour polariser l’opinion et s’imposer comme seule alternative à un système que Vox déclare complice de l’ »invasion migratoire ».
La réaction du maire, issu du Parti populaire, montre que l’extrême droite ne parvient pas toujours à rallier ses anciens alliés sur cette ligne agressive. Face à la colère institutionnelle, Vox invoque la liberté d’expression et accuse ses détracteurs de « censure ». Cette inversion des rôles — le provocateur se posant en victime — est une autre constante des nouvelles droites radicales. Elle leur permet de transformer chaque indignation en opportunité de visibilité.
Depuis le Maghreb, observer cette escalade invite à deux constats. D’abord, que l’immigration marocaine, souvent dépeinte comme un fardeau, constitue en réalité un pilier silencieux de l’agriculture intensive espagnole. Ensuite, que les discours de haine importés dans les campagnes électorales masquent une incapacité plus profonde à penser la diversité comme richesse plutôt que comme menace.
L’histoire migratoire entre le Maroc et l’Espagne est ancienne, faite de circulations, de dépendances économiques, de liens familiaux et de coopération. En dépeignant les migrants comme un danger civilisationnel, Vox piétine cette histoire partagée et rend plus difficile toute politique d’intégration lucide.
La répétition des messages islamophobes dans l’espace public révèle une tendance de fond préoccupante. Elle est l’un des visages les plus visibles de la fragilité démocratique contemporaine. En Espagne comme ailleurs, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’image d’une femme voilée sur un panneau publicitaire, mais la capacité des sociétés européennes à résister à l’instrumentalisation de la peur comme moteur politique.