Selon un rapport publié par le quotidien espagnol La Razón le 28 août 2025, le projet de tunnel reliant l’Espagne et le Maroc par le détroit de Gibraltar est entré dans une phase décisive. Après des décennies d’attente et d’interruptions, cette infrastructure pharaonique, attendue à l’horizon 2040, dépasse l’ingénierie : elle redessine déjà la carte économique et politique entre l’Europe et l’Afrique.
Pendant plus de trente ans, l’idée de creuser un tunnel sous-marin entre Tarifa et Tanger a paru relever de l’utopie. Des rapports techniques s’accumulaient dans les tiroirs, les réunions bilatérales s’enchaînaient sans lendemain. Mais en avril 2023, l’Espagne et le Maroc ont décidé de relancer officiellement ce vieux projet, resté gelé depuis quatorze ans. L’annonce a marqué un tournant : pour la première fois, la volonté politique s’est alliée à un soutien financier européen.
Le tracé retenu prévoit une infrastructure exclusivement ferroviaire, longue de 60 kilomètres, dont 28 sous les eaux du détroit. Si l’Eurotunnel qui relie la France et le Royaume-Uni mesure 50,5 km, le tunnel du Détroit le dépasserait et figurerait parmi les plus grands du monde. La profondeur maximale atteindrait 300 mètres sous le seuil de Camarinal, un choix plus sûr que celui du canyon plus abrupt du détroit. Comme le souligne La Razón, ce tracé correspond au scénario le plus réaliste, même s’il reste techniquement risqué.

Derrière les chiffres se cachent des défis redoutables : activité sismique de la région, courants marins violents, complexité géologique. Deux études sont en cours : une analyse géotechnique confiée à la filiale ibérique du groupe allemand Herrenknecht, spécialiste des tunneliers, et un examen sismique dirigé par Tekpam Ingeniería. Leur achèvement est attendu pour septembre 2025. Ces travaux conditionnent la suite du calendrier, car la sécurité du tracé reste l’enjeu central.
Le financement illustre la nouvelle donne européenne. D’après les données citées par La Razón, la société publique espagnole Secegsa, qui ne gérait que 100.000 euros en 2022, a reçu plus de 4,7 millions en 2024 grâce au Mécanisme de reprise et de résilience de l’UE. Ce signal budgétaire, modeste au regard d’un chantier estimé entre 15 et 30 milliards d’euros, prouve néanmoins que Bruxelles considère le projet comme un investissement stratégique.
La première phase consisterait à creuser une galerie unique à double sens. Une deuxième serait ajoutée ultérieurement, permettant de séparer les flux et d’accroître la capacité. Mais même dans l’hypothèse la plus optimiste, l’inauguration n’interviendrait pas avant 2040. Ce calendrier témoigne de la prudence des décideurs face à la complexité technique, financière et politique de l’entreprise.
Car au-delà de l’ingénierie, c’est bien la géopolitique qui est en jeu. Le tunnel du Détroit créerait un axe inédit entre l’Europe et l’Afrique, réduisant considérablement les coûts et les temps de transport des marchandises. Il placerait le Maroc au cœur des grands corridors logistiques européens, tout en rapprochant davantage le Maghreb du marché unique. Pour l’Espagne, il signifierait un repositionnement stratégique, transformant l’Andalousie en hub méditerranéen incontournable.
Les retombées économiques attendues vont de l’essor du tourisme à l’attractivité pour les investisseurs. Mais l’enjeu le plus lourd est politique : parvenir à harmoniser les législations, les normes techniques et les priorités stratégiques des deux rives. Pour La Razón, le projet représente avant tout « un test de confiance durable » entre Rabat et Madrid.
Le projet du Détroit n’est pas qu’un rêve d’infrastructure. Il est aussi une projection de l’avenir : celui d’une Méditerranée conçue comme un espace d’échanges, de flux et d’intégration. Si le tunnel voit le jour, il ne reliera pas seulement deux pays. Il symbolisera la capacité de l’Europe et de l’Afrique à construire ensemble une passerelle concrète, dans un siècle marqué par les fractures et les rivalités.
À l’heure où le monde se fragmente, l’image d’un train quittant Tanger pour rallier l’Espagne par les profondeurs du Détroit. Elle rappelle que la géographie, loin d’être une fatalité, peut devenir une promesse. Reste à savoir si la volonté politique tiendra face aux obstacles à venir.