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Trump, la Chine et l’Inde : le commerce comme champ de bataille

15 septembre 2025 - 14:28

Donald Trump a fait du commerce international son instrument privilégié, à la fois levier de politique étrangère et outil de campagne intérieure. À Madrid, il a revendiqué des progrès dans le dialogue avec Pékin et suggéré un accord sur TikTok, réseau social qu’il voulait interdire il y a quelques années et qu’il présente désormais comme un atout politique auprès de la jeunesse américaine. À New Delhi, Washington engage une nouvelle ronde de négociations avec l’Inde, quelques semaines seulement après avoir relevé de 50 % les droits de douane sur ses exportations en raison de ses achats de pétrole russe. Deux scènes éloignées qui racontent une même histoire : la transformation du commerce en arme géopolitique.

Depuis Madrid, Trump a utilisé son réseau Truth Social pour annoncer que la rencontre “s’était TRÈS BIEN passée”, un message en lettres capitales accompagné d’une allusion à une “certaine entreprise que les jeunes voulaient sauver”. L’allusion à TikTok ne laissait place à aucun doute. L’application, jadis présentée comme menace pour la sécurité nationale, devient sous sa plume un symbole de proximité avec une génération qu’il cherche à séduire. Cette volte-face montre comment une plateforme numérique peut passer en quelques années du statut d’ennemi public à celui de trophée électoral, sans que la rivalité stratégique avec Pékin disparaisse pour autant.

L’arrière-plan économique pèse lourd. Les deux pays vivent sous un régime de trêve tarifaire depuis août, qui a réduit certains droits et suspendu de nouvelles mesures jusqu’en novembre. Les délégations réunies à Madrid voulaient consolider ce répit et discuter des contrôles à l’exportation ou de la stabilité des chaînes d’approvisionnement. Que la capitale espagnole serve de théâtre à cette confrontation n’est pas un détail secondaire, car l’Europe apparaît une fois encore comme terrain de négociation d’un conflit qu’elle subit directement dans ses flux commerciaux et énergétiques, sans en maîtriser l’issue.

À l’autre bout du continent asiatique, c’est avec l’Inde que s’ouvre un nouveau chapitre. Brendan Lynch, représentant adjoint du commerce américain pour l’Asie du Sud et du Centre, a rejoint New Delhi pour une sixième ronde de pourparlers bilatéraux. L’objectif affiché est de conclure un premier volet d’accord avant novembre, mais le climat reste tendu depuis la décision de Washington d’alourdir de 50 % les droits de douane sur les produits indiens en représailles aux achats de pétrole russe. Cette sanction illustre la contradiction d’une administration qui qualifie l’Inde de partenaire stratégique tout en la punissant lorsqu’elle s’écarte de la ligne dure contre Moscou.

La pression ne s’arrête pas au cadre bilatéral, puisque Trump a exhorté l’Union européenne à imposer des tarifs de 100 % sur les importations chinoises et indiennes afin d’étrangler financièrement la Russie. Dans le même temps, Narendra Modi multiplie les ouvertures vers d’autres partenaires, de la Russie à la Chine, du Japon au Qatar en passant par l’Union européenne. L’Inde cherche à diversifier ses options et à affirmer son autonomie dans un ordre international qui ne se structure plus uniquement autour de Washington et Pékin.

Ces deux épisodes, Madrid et New Delhi, révèlent un même usage des instruments commerciaux comme levier de pouvoir. Avec TikTok, le message s’adresse autant à la Chine qu’à l’électorat américain le plus jeune. Avec l’Inde, les hausses tarifaires servent à rappeler qu’un choix énergétique peut avoir un prix diplomatique élevé et qu’aucun partenaire, même qualifié de “naturel”, n’échappe aux contraintes imposées par Washington. Dans les deux cas, le commerce devient terrain de confrontation, où se croisent stratégie internationale et calculs électoraux.

Pour le Maghreb et pour l’Afrique, cette dynamique n’est pas lointaine. Les tensions commerciales entre les grandes puissances influencent directement les prix de l’énergie, la disponibilité de produits de base et les trajectoires d’investissement qui redessinent les équilibres économiques. Le bras de fer autour de TikTok annonce des débats inévitables sur la souveraineté numérique, la protection des données et l’accès aux technologies, tandis que le conflit tarifaire avec l’Inde montre comment les alliances énergétiques peuvent être sanctionnées dans un contexte multipolaire.

Trump revendique des avancées avec la Chine et accentue la pression sur l’Inde, mais derrière ces mouvements se dessine une même logique où le commerce s’impose comme champ de bataille. Madrid et New Delhi apparaissent comme deux scènes d’une même dispute qui traverse désormais l’architecture de l’ordre mondial, où la maîtrise des algorithmes, des routes énergétiques et des chaînes de valeur orientera l’agenda du XXIᵉ siècle.

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