La première enquête publiée par l’institut Opina 360 a provoqué un séisme dans la scène politique espagnole. Selon ce sondage, lié à l’ancien stratège de Pedro Sánchez, Iván Redondo, le Parti socialiste (PSOE) obtiendrait environ 130 sièges au Congrès, tandis que le Parti populaire (PP) tomberait à 111. Vox, avec 74 députés et plus de 20 % des suffrages, atteindrait un niveau historique qui redéfinit l’équilibre politique national.
Cette photographie électorale confirme une double dynamique. D’un côté, le PSOE s’imposerait comme première force politique, grâce au retour d’une partie de l’électorat de gauche déçu par Sumar et Podemos. De l’autre, la droite se renforcerait globalement, mais dans une configuration où Vox aspire une partie considérable du vote conservateur. Une Espagne électorale fracturée. Le PSOE sortirait premier, mais l’arithmétique du Congrès favoriserait l’axe PP–Vox.
Le PP en crise d’identité
Pour Alberto Núñez Feijóo, l’enquête représente un revers personnel. Depuis son arrivée à la tête du PP, il tente d’incarner la modération et la responsabilité européenne. Mais près d’un électeur populaire sur six basculerait désormais vers Vox. L’attrait d’Abascal est particulièrement marqué parmi les jeunes générations, sensibles à un discours nationaliste radical et sans concessions.
Le PP réagit en durcissant son langage sur l’immigration et en multipliant les références à la sécurité. Mais cette stratégie ressemble davantage à une fuite en avant qu’à une réponse solide. En cherchant à imiter Vox, les conservateurs valident ses thèmes de campagne et finissent par perdre leur propre profil. Pour l’électeur, autant choisir l’original que la copie.
Le PSOE, premier mais isolé
Pour les socialistes, l’enquête apporte une satisfaction partielle. Pedro Sánchez verrait son parti dépasser les 30 % et progresser d’une dizaine de sièges. Mais cette avance ne suffit pas à gouverner seul. L’effondrement de l’espace à gauche du PSOE réduit les marges de manœuvre, et la dépendance aux alliés nationalistes – basques ou catalans – resterait forte. Un gouvernement stable impliquerait des négociations complexes, dans un climat politique tendu et fragmenté.
Le sondage montre une Espagne où le PSOE progresse en voix sans pour autant sécuriser une capacité de gouverner. Le pays reste suspendu dans un équilibre fragile où toute majorité exige des concessions lourdes.
Vox, le moteur du changement d’équilibre
La véritable nouveauté vient de Vox. Avec 74 députés projetés, le parti franchirait un seuil qui le transforme en acteur central du jeu parlementaire. Ce poids inédit bouleverse le centre de gravité du débat public. L’agenda politique se déplace vers des thèmes qui structurent depuis longtemps la rhétorique d’Abascal tels que l’immigration, l’unité nationale, la méfiance vis-à-vis de l’Union européenne ou l’hostilité déclarée au Maroc.
Pour les observateurs marocains, c’est cette dernière dimension qui mérite attention. Plus Vox progresse, plus le discours politique espagnol tend à associer Rabat à des problèmes de sécurité ou de migration. Lorsque le PP reprend une partie de ce langage, même de façon plus nuancée, l’image du Maroc en Espagne se réduit à celle d’un « voisin compliqué », au lieu d’un partenaire stratégique.
Une Espagne fragmentée, un voisin attentif
Vu de Rabat, l’enseignement de cette enquête dépasse le simple décompte des sièges. Ce qui compte, c’est la recomposition d’un paysage où aucun parti ne dispose seul des moyens de gouverner, et où la tentation d’utiliser le Maroc comme argument électoral se renforce. Chaque fois que le débat espagnol se polarise, le royaume devient une carte commode dans la bataille intérieure.
Cette logique inquiète, car elle introduit un facteur d’instabilité dans une relation qui, en réalité, reste vitale pour les deux pays. Le contrôle des flux migratoires, la coopération sécuritaire, les échanges économiques quotidiens et l’avenir de la Méditerranée occidentale ne peuvent être réduits à des slogans de campagne.
Le sondage d’Opina 360 ne se contente pas de projeter des chiffres. Il met en lumière un déséquilibre plus profond, avec un PSOE renforcé, mais isolé, un PP affaibli et tenté par l’imitation, et un Vox en pleine ascension qui impose ses thèmes et redessine les lignes du débat public. L’Espagne s’oriente vers un scénario de gouvernabilité fragile où chaque majorité sera précaire et chaque décision dépendra de compromis incertains.
Pour Rabat, cette fragmentation espagnole a une lecture évidente. Elle confirme d’abord que la coopération avec le Maroc reste incontournable pour tout gouvernement à Madrid. Elle souligne aussi la nécessité de rester attentif aux excès verbaux qui agitent la droite espagnole. La politique intérieure change au gré des sondages, mais la géographie, elle, impose une proximité irréductible.