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Quand les dattes écrivent la diplomatie : Tunis découvre la géostratégie sous influence

18 octobre 2025 - 17:51

Il arrive que la diplomatie prenne des chemins inattendus : chancelleries, think tanks, chefs d’État… et désormais groupements agricoles spécialisés dans la datte. C’est le dernier miracle tunisien : un communiqué rédigé par le Groupement Interprofessionnel des Dattes qui, au lieu d’annoncer les prix de la récolte ou l’humidité des Deglet Nour, s’autorise une incursion dans un dossier géopolitique vieux de cinquante ans. Le document, que nous joignons en arabe pour savourer l’original, aurait pu passer pour une note commerciale quelconque. Il s’avère être un message politique à peine voilé, délivré avec le sérieux d’un marché municipal en pause ramadanesque.

L’émetteur n’est pas le ministère des Affaires étrangères, ni un centre stratégique, ni même un syndicat d’exportateurs éclairés. Ce sont des gens censés organiser les dates d’expédition des dattes qui, soudain, trouvent urgent de s’aligner sur une ligne diplomatique que personne n’ose assumer officiellement à Carthage. À ce niveau d’absurde, on ne parle plus de maladresse administrative, mais d’inspiration téléguidée.

Derrière ce zèle agricole, beaucoup reconnaîtront une manière bien rodée attribuée à un voisin obsédé par tout ce qui concerne le Sahara marocain, avec un président au nez volontiers intrusif qui ne laisse passer aucune occasion d’injecter ses lubies. Quand le palais d’El Mouradia cherche un relais, nul besoin de mobiliser un ministre ; un simple appel transforme une interprofession de dattes en bureau de communication régional.

Tunis, de son côté, avance masqué. Officiellement, on parle d’organisation de la campagne d’exportation. Officieusement, on teste un signal, on glisse un message, on flatte son donneur d’ordres de l’Est. Ce calendrier savamment calculé correspond à la nouvelle agitation d’Alger, entre quête d’alliés de vitrine et recyclage de postures hostiles à l’intégrité du Maroc. Qu’un organisme professionnel se mette au service de cette agitation montre le niveau de perméabilité institutionnelle atteint par certains circuits tunisiens.

Le plus savoureux reste le décalage entre la fonction et le propos. On aurait pu s’attendre à des annonces sur la qualité des récoltes, les quotas ou les marchés ciblés. À la place, un discours en filigrane qui tente de plaire à ceux qui rêvent encore d’un front anti-marocain. À défaut d’influencer les capitales, on espère sans doute influencer… les palettes d’exportation. La diplomatie par le noyau de datte, version 2025.

Cette initiative ne traduit ni une politique d’État cohérente, ni un repositionnement stratégique. Elle illustre simplement comment certains appareils tunisiens, affaiblis par les crises internes et les dépendances extérieures, deviennent réceptifs aux volontés d’Alger. Il suffit qu’un responsable algérien fronce les sourcils pour que, dans la confusion, un organisme économique se transforme en tribune géopolitique improvisée.

Pendant ce temps, le Maroc ne s’adresse pas aux marchés par le biais de coopératives agricoles lorsqu’il s’agit de diplomatie. Les positions se défendent par des États, des parlements, des résolutions ou des alliances. Pas par des circulaires sur papier à en-tête destiné aux exportateurs de fruits.

Le communiqué joint en arabe parlera de lui-même. Le lecteur verra immédiatement ce que tout observateur averti comprend : quand on mélange les cargaisons de dattes et les vieux réflexes idéologiques, on obtient des textes qui trahissent moins une position nationale qu’un réflexe de complaisance. La Tunisie officielle n’a peut-être rien dit, mais certaines structures périphériques parlent à sa place, dans l’espoir de plaire à celui qui se rêve faiseur de lignes rouges au Maghreb.

Que cela survienne au moment où la question du Sahara marocain s’inscrit dans une dynamique internationale favorable à Rabat n’a rien d’un hasard. Quand on perd la bataille des institutions, on tente celle des symboles, fussent-ils agricoles. La manœuvre prête davantage à sourire qu’à s’alarmer, mais elle mérite d’être relevée pour ce qu’elle révèle, un réflexe importé, relayé par Tunis et déguisé en note professionnelle.

La prochaine étape ? Peut-être un communiqué du syndicat des olives sur le droit international, ou un avis du conseil des pêcheurs sur les frontières maritimes. Avec certains voisins, tout est possible, tant que le téléprompteur géopolitique reste branché côté Ouest algérien.

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