Figure respectée du journalisme espagnol, Iñaki Gabilondo, 83 ans, incarne une voix morale rare dans l’espace médiatique ibérique. Ancien directeur des informations de la télévision publique et longtemps animateur du programme radio le plus écouté du pays (Hoy por Hoy), il est considéré comme un témoin lucide de la transition démocratique.

Iñaki Gabilondo
Dans un entretien publié à Madrid, il résume en une phrase la blessure morale d’une génération : « Que le franquisme soit mort dans son lit fut une honte et une humiliation générationnelle. »
Ces mots rappellent qu’un demi-siècle plus tard, l’Espagne continue d’interroger son passé — non pas comme un simple souvenir douloureux mais comme une question encore ouverte de vérité et de justice.
Un dictateur sans éclat
Interrogé sur la figure du Caudillo, Gabilondo évoque un homme sans charisme et sans profondeur intellectuelle. « Quand on pense à Hitler, Mussolini ou Franco, dit-il, on réalise qu’ils n’auraient pas mérité cinq minutes d’attention sans le pouvoir immense qu’ils ont exercé. »
Franco, surnommé par certains de ses supérieurs « Franquito » en raison de sa taille, avait bâti sa légende militaire très tôt. Blessé grièvement au ventre par une balle rifaine alors qu’il menait une charge à la baïonnette, il survécut contre toute attente — un épisode qui contribua à nourrir le mythe d’un homme épargné par la mort et promis au pouvoir.
« Il inspirait peu de chose », poursuit Gabilondo. « Je suis allé visiter, bien plus tard, le palais du Pardo, et j’ai constaté qu’il n’y avait pas un seul livre. Pas un. Il n’avait jamais lu. C’est dire combien ce personnage, malgré tout son pouvoir, était insignifiant. »

Une dictature qui s’éteint sans jugement
Le 20 novembre 1975, lorsque la dépêche annonçant la mort du général Franco arriva dans les rédactions, Gabilondo dirigeait Radio Séville. Il se souvient d’un pays paralysé par l’incertitude. Après quatre décennies de censure et de peur, la société ignorait ce que signifiait vivre libre. « Quand Franco est mort, personne en Espagne ne savait comment faire une démocratie », raconte-t-il.
La Transition, souvent célébrée comme un modèle pacifique, fut aussi une continuité silencieuse. Les institutions, la magistrature et même les élites économiques demeurèrent intactes. Le dictateur fut enterré avec les honneurs, et la démocratie naquit sans procès ni catharsis. Ce compromis, fondé sur l’amnistie, permit la stabilité mais au prix d’une mémoire amputée.
Une mémoire sous anesthésie
Depuis, l’Espagne hésite entre oubli et reconnaissance. La Loi de mémoire démocratique, adoptée récemment, cherche à restaurer la dignité des victimes du franquisme ; elle se heurte pourtant à la résistance d’une droite qui dénonce un prétendu “retour au guerrecivilisme”.
Dans « Las Cortes », des députés de Vox osent encore qualifier la dictature de « période de concorde ». Derrière cette bataille des récits se profile un affaiblissement de la transmission civique : une partie de la jeunesse espagnole perçoit désormais Franco non comme un dictateur mais comme un symbole d’ordre dans un monde jugé instable.
Gabilondo avertit : « Les générations n’héritent pas de la sagesse de leurs aînés. » Dans un climat de désillusion politique, le mythe de l’ordre et de la main forte retrouve un certain attrait.

Les leçons d’une honte nationale
Pour Gabilondo, le scandale n’est pas seulement d’avoir laissé mourir un dictateur sans jugement, mais d’avoir construit une société indifférente. « Le franquisme a réussi à fabriquer une population endormie », explique-t-il, rappelant que la prospérité des années 1960 a neutralisé la conscience politique.
Il y voit un miroir du présent, estimant que face aux injustices contemporaines — de Gaza aux dérives autoritaires — les démocraties paraissent tétanisées. Il avertit que « les générations futures nous demanderont un jour comment nous avons pu laisser faire ».
Le parallèle s’impose avec évidence : l’Espagne d’hier tolérait le franquisme au nom de la stabilité, tandis que les sociétés d’aujourd’hui acceptent parfois l’intolérable par peur ou par habitude. La même lassitude morale traverse les époques.
Une leçon pour les démocraties d’aujourd’hui
Le témoignage de Gabilondo éclaire davantage que la seule histoire espagnole. Il interroge la fragilité des démocraties modernes, souvent promptes à sacrifier la mémoire au profit du pragmatisme. En Europe comme ailleurs, le mensonge politique et la nostalgie autoritaire gagnent du terrain. Les sociétés qui cessent de se souvenir cessent aussi de se défendre.
Cette réflexion s’inscrit dans une expérience universelle : la difficulté à affronter le passé, à nommer les blessures et à transformer la mémoire en apprentissage collectif. L’exemple espagnol rappelle que le silence historique n’est jamais neutre et qu’il prépare toujours la répétition.
La mémoire comme devoir civique
À travers sa voix posée et sa rigueur morale, Gabilondo incarne une génération de journalistes pour qui raconter était déjà résister. Cinquante ans après la mort de Franco, il invite à reconnaître la honte non pour se flageller, mais pour comprendre qu’une dictature qui meurt dans son lit laisse une démocratie inachevée.
Le 20 novembre, l’Espagne célèbre l’anniversaire d’une mort qui n’a pas clos son deuil. Peut-être est-ce là la véritable leçon du vieil homme de radio, celle d’un pays où les peuples qui ne racontent pas leur vérité finissent toujours par subir celle des autres.