La reconstruction de Gaza nécessitera près de 70 milliards de dollars et plusieurs décennies d’efforts, selon les Nations unies. Mais au-delà du béton et des bilans, c’est la possibilité même d’un avenir politique stable qui se joue sous les décombres.
En 1948, le Plan Marshall a permis à une Europe ruinée de se relever en moins de dix ans. Près d’un siècle plus tard, la Bande de Gaza, réduite à un amas de gravats, aurait besoin d’un effort proportionnel pour espérer revivre. L’ONU chiffre à 70 milliards US$ le coût minimal de la reconstruction – l’équivalent de près de la moitié du plan Marshall, pour un territoire vingt mille fois plus petit.
Mais la comparaison s’arrête là. Gaza ne bénéficie d’aucune paix durable, ni d’une structure étatique reconnue. Elle reste sous blocus, fragmentée politiquement, dépendante d’une aide internationale oscillant entre compassion et calcul diplomatique.
Depuis octobre 2023, environ 80 % des infrastructures de la bande ont été détruites ou gravement endommagées : hôpitaux, écoles, stations d’épuration, réseaux électriques. Le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) estime à 61 millions de tonnes les débris à évacuer, un volume supérieur à celui produit en Ukraine depuis 2022. Les trois premières années de reconstruction nécessiteront au moins 20 milliards US$, uniquement pour les services vitaux : eau potable, hôpitaux, déblaiement, gestion sanitaire des déchets et neutralisation des munitions non explosées.
Or, Gaza ne dispose d’aucune industrie locale capable d’assurer sa propre reconstruction. L’acier, le ciment, les machines devront venir par mer, sous contrôle israélien. Les routes sont détruites, les voies d’accès limitées, les stocks d’énergie quasi inexistants. Le défi est logistique autant que financier.
Une équation géopolitique
Reconstruire Gaza n’est pas qu’un projet d’ingénierie ; c’est une épreuve politique. L’aide internationale, promise par plusieurs capitales arabes, européennes et nord-américaines, dépendra de la stabilité du cessez-le-feu et de la nature du futur gouvernement palestinien. Israël refuse de financer ce qu’il perçoit comme un territoire hostile, tandis que les bailleurs occidentaux exigent des garanties sur l’usage des fonds.
Le résultat : un vide administratif qui retarde tout. Sans structure de gouvernance claire, aucune entreprise n’investira. Sans levée du blocus, aucun flux de matériaux ne sera possible. Et sans sécurité minimale, aucune population ne restera sur place pour reconstruire.
Les analystes comparent souvent la situation à Beyrouth après la guerre civile ou à Mossoul après Daech. Mais Gaza va plus loin. Ici, la destruction a touché le tissu même de la vie quotidienne. Près de 97 % des arbres ont disparu, 82 % des cultures sont perdues, et l’aquifère, contaminé par les eaux usées, rend toute production agricole impossible. La crise écologique se double d’une catastrophe sanitaire : les cas de diarrhée aiguë ont été multipliés par 36 depuis 2023, selon l’OMS.
Dans ces conditions, parler de “reconstruction” relève presque de la métaphore.
Un chantier pour des générations
Les experts estiment que le retrait complet des munitions non explosées prendra entre 20 et 30 ans. Une génération entière grandira sur un territoire miné, au sens propre comme au figuré. Chaque école reconstruite devra s’ériger sur un sol nettoyé, chaque canalisation creusée sous escorte technique.
Nick Orr, de l’ONG française Humanity & Inclusion, résume : « Nous continuerons de découvrir des explosifs sous le sol de Gaza pendant des décennies. »
Ce constat renvoie à une question plus vaste : à quoi sert de reconstruire, si la paix n’est pas garantie ? Les milliards annoncés ne créeront pas de stabilité politique. Sans accord durable entre Israël et les Palestiniens, toute réhabilitation risque de n’être qu’un éternel recommencement. Le risque d’une “reconstruction cyclique” – reconstruire pour détruire à nouveau – hante déjà les organismes humanitaires.
Au-delà du béton, la dignité
Pourtant, malgré l’épuisement, des ingénieurs, des médecins, des enseignants palestiniens s’organisent. Ils créent des comités de quartier, conçoivent des solutions d’urgence, recyclent les débris en briques de fortune. Dans cette obstination silencieuse se loge la seule promesse crédible de résilience.
Le Plan Marshall s’appuyait sur la puissance des États-Unis, le “Plan Gaza”, lui, ne pourra compter que sur un moteur infiniment plus fragile, la volonté des hommes de survivre et de se reconstruire.
Reconstruire Gaza, c’est redonner sens à un territoire devenu symbole. C’est reconnaître que la paix ne se décrète pas, elle se bâtit pierre après pierre, école après école, jusqu’à ce que l’idée même de vivre ensemble redevienne possible. Tant que la politique primera sur la compassion, la bande de Gaza restera un chantier suspendu entre la ruine et la promesse.