Maître Saâd SAHLI
Le système espagnol de décentralisation figure parmi les expériences les plus abouties du monde occidental. Son intérêt pour le Maroc tient moins à une imitation qu’à la compréhension d’un équilibre subtil : comment conjuguer unité nationale et diversité territoriale sans compromettre la souveraineté de l’État.
Lorsque l’Espagne adopte sa Constitution de 1978, elle sort d’une période autoritaire et cherche à stabiliser ses territoires. L’État se redéfinit comme un « État des autonomies », une formule intermédiaire entre le centralisme et le fédéralisme. Dix-sept communautés autonomes et deux villes occupées, Ceuta et Melilla, se voient reconnaître un statut particulier. Ce cadre permet de donner voix à des identités régionales fortes, tout en consolidant la cohésion nationale. Ce modèle repose sur trois principes : la négociation permanente entre centre et régions, la différenciation des compétences et la solidarité économique.
Le Maroc observe ce modèle avec intérêt. Depuis la Constitution de 2011, le Royaume s’est engagé dans un processus de régionalisation avancée visant à rapprocher l’action publique des citoyens. L’enjeu dépasse la technique administrative. Il s’agit de bâtir un équilibre entre autorité centrale et autonomie locale, dans un cadre monarchique qui garantit l’unité du pays.
L’expérience espagnole montre que la souveraineté indivisible peut coexister avec une autonomie réelle. L’État conserve la défense, la diplomatie ou la monnaie, tandis que les régions gèrent la santé, l’éducation, l’aménagement du territoire ou la culture. Cette répartition claire des compétences réduit les conflits institutionnels et favorise la stabilité. Pour le Maroc, l’application d’une logique similaire dans les provinces du Sud suppose de garantir constitutionnellement les compétences locales tout en maintenant la cohérence nationale.
La dimension financière est tout aussi décisive. En Espagne, certaines régions comme le Pays basque disposent d’un régime fiscal propre, versant une contribution à Madrid après collecte locale. Ce système de solidarité régulée pourrait inspirer un modèle marocain où les revenus issus des ressources naturelles et des activités économiques du Sahara seraient réinvestis dans le développement régional tout en contribuant au budget national.
Un autre enseignement de l’expérience espagnole réside dans le dialogue institutionnel. Madrid a mis en place des conférences régulières entre ministres et responsables régionaux pour coordonner les politiques publiques. Transposé au contexte marocain, un tel mécanisme renforcerait la concertation entre Rabat et les autorités locales du Sahara, garantissant la cohérence des stratégies de développement et la transparence des décisions.
Cependant, la clé de la réussite reste culturelle. L’Espagne a su instaurer une culture du compromis, issue d’une transition démocratique apaisée. Le Maroc évolue dans une monarchie exécutive où le pouvoir central conserve la fonction d’arbitrage suprême. Dans ce contexte, l’autonomie n’est pas un partage de pouvoir entre forces concurrentes, mais une délégation éclairée du centre souverain. Cette approche, loin d’être un frein, peut constituer une force, celle d’assurer l’unité tout en responsabilisant les territoires.
L’autonomie espagnole se distingue aussi par son asymétrie. Chaque région a choisi le degré d’autonomie qu’elle souhaitait exercer. Ce pragmatisme, souvent critiqué, a permis d’éviter l’uniformité et d’adapter le rythme des réformes à chaque territoire. Une approche similaire au Maroc offrirait à la région du Sahara une autonomie renforcée dans certains domaines économiques et culturels, sans imposer le même niveau de dévolution à toutes les régions du Royaume.
La légitimité démocratique complète ce dispositif. En Espagne, les présidents des communautés sont élus par les parlements régionaux et rendent compte de leur gestion. Ce principe de responsabilité politique renforce la confiance entre citoyens et institutions. Au Maroc, la crédibilité du projet d’autonomie passera nécessairement par des élections régionales transparentes et une représentation fidèle des populations sahariennes.
Enfin, l’expérience espagnole démontre que la décentralisation réussie ne repose pas sur le transfert mécanique de compétences, mais sur la capacité des institutions locales à produire des résultats concrets : développement, inclusion sociale et efficacité publique. Dans cette optique, la future autonomie du Sahara pourrait devenir un laboratoire de gouvernance territoriale et un modèle africain d’équilibre entre stabilité, pluralité et développement durable.
L’Espagne a su transformer sa diversité en force. Le Maroc, fort de sa cohésion monarchique et de son expérience institutionnelle, peut ériger le Sahara en espace d’intégration politique et de modernisation territoriale. Le Royaume dispose aujourd’hui d’une conjoncture propice à la mise en place d’un cadre institutionnel clair, articulé autour de la rigueur juridique, de la responsabilité territoriale et de la confiance entre l’État et ses régions. L’autonomie saharienne s’inscrit ainsi comme une étape structurante vers une gouvernance nationale équilibrée, stable et tournée vers l’avenir.