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Soixante-dix ans d’indépendance : le Maroc face à un nouveau moment fondateur

18 novembre 2025 - 12:43

Soixante-dix ans après le 18 novembre 1956, le Maroc regarde dans le rétroviseur sans se contenter d’honorer un rituel mémoriel. Entre État social, montée en puissance géo-économique, consolidation démocratique et reconnaissance internationale de l’intégrité territoriale, le pays vit un moment charnière où le bilan du passé rencontre les promesses – et les exigences – des prochaines décennies.

La mémoire officielle insiste souvent sur la formule du Feu SM le Roi Mohammed V, revenu d’exil : « du jihad moindre au jihad majeur ». Derrière l’image apparaît une trajectoire très concrète, qui va de la lutte armée à la construction patiente d’un État moderne capable de tenir ensemble cohésion sociale, croissance, sécurité et ouverture diplomatique. Soixante-dix ans plus tard, cette promesse se lit à travers plusieurs chantiers devenus structurant pour la vie quotidienne des Marocains.

Le premier pilier est social. Dès l’indépendance, la chose publique s’organise autour de mécanismes de solidarité – caisse de compensation, CNSS, caisses de retraite, coopération nationale – qui posent les bases d’un État protecteur. Sous SMle Roi Mohammed VI, cette logique se transforme en stratégie assumée : Initiative nationale pour le développement humain, généralisation de la couverture médicale, programmes de soutien aux ménages modestes, à la scolarisation des enfants et à l’insertion des jeunes. La mise en œuvre, depuis 2021, de la généralisation de la protection sociale, avec assurance maladie obligatoire, indemnités familiales, retraite et indemnité pour perte d’emploi, constitue sans doute l’un des tournants les plus profonds de ces dernières années. La réponse au séisme d’Al Haouz, avec des aides directes massives, une programmation pluriannuelle de reconstruction et la prise en charge des orphelins comme « pupilles de la Nation », a confirmé une ligne : l’État se sait jugé à l’épreuve des crises.

Sur le plan économique, l’indépendance n’a pas débouché sur un repli, mais sur une insertion progressive dans les grandes chaînes de valeur mondiales. De l’agriculture encadrée par les plans successifs jusqu’aux stratégies actuelles sur le « made in Morocco », la montée en gamme est visible : autos thermiques et électriques, aéronautique, électronique, industrie pharmaceutique et vaccinale, sans oublier l’essor des énergies renouvelables et de l’hydrogène vert. Les grandes infrastructures – Tanger Med, Nador West Med, Dakhla Atlantique, lignes à grande vitesse, réseau autoroutier et modernisation des aéroports – ne sont plus seulement des vitrines ; elles redessinent la carte des opportunités à l’échelle africaine et atlantique. Le défi, désormais, consiste à convertir ces gains macroéconomiques en mobilité sociale réelle pour les classes moyennes et populaires.

L’évolution politique n’a pas été linéaire, mais elle a produit une architecture singulière dans la région. Dès la fin des années 1950, le dahir sur les libertés publiques, puis les constitutions successives, jusqu’au texte de 2011, ont progressivement élargi les espaces de participation : pluralisme partisan, reconnaissance du rôle des syndicats, régionalisation avancée, démocratie participative et élargissement du champ des droits. L’expérience de l’Instance Équité et Réconciliation a marqué une césure nette dans la gestion du passé, en ancrant l’idée que la stabilité ne se construit pas uniquement par la sécurité, mais aussi par la reconnaissance des blessures et la réforme des institutions. La consolidation de l’indépendance de la justice et la montée en puissance des institutions nationales de droits humains ont renforcé ce mouvement, même si l’exigence sociale reste élevée.

Sur le terrain sécuritaire, le Maroc s’est imposé comme un partenaire recherché dans la lutte contre le terrorisme et les réseaux transnationaux. La particularité du modèle réside dans la combinaison d’une doctrine religieuse fondée sur la modération, d’une action sécuritaire anticipative et de programmes de réinsertion pensés pour offrir une « deuxième chance » aux détenus radicalisés. Dans un environnement régional instable, cette approche est devenue un actif stratégique pour la politique étrangère du pays.

La question de l’unité territoriale constitue, elle, le fil rouge de ces sept décennies. Les étapes sont connues : récupération de Tarfaya, de Sidi Ifni, Marche Verte, retour de Oued Eddahab. Ce qui change aujourd’hui, c’est le cadre international. L’ouverture de consulats à Laâyoune et Dakhla, les prises de position de puissances majeures en faveur de l’initiative d’autonomie et, plus récemment, l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité des Nations unies consacrant la souveraineté du Maroc sur son Sahara, ont débouché sur un nouvel ancrage diplomatique. L’instauration d’une « Fête de l’Unité » le 31 octobre, en parallèle de la commémoration du 18 novembre, inscrit cette reconnaissance dans le calendrier symbolique national : indépendance et intégrité territoriale sont désormais pensées comme deux chapitres d’une même histoire.

Sur le plan extérieur enfin, le pays a confirmé son choix d’une diplomatie de partenariats multiples. Le retour à l’Union africaine, les initiatives atlantiques avec 23 pays du continent, le projet de gazoduc Nigeria–Maroc, la coopération sud–sud en matière de sécurité alimentaire ou sanitaire, sans oublier la relation rénovée avec l’Europe, traduisent cette volonté d’exister comme acteur africain et atlantique à part entière. L’accueil de la CAN puis de la Coupe du monde 2030, au-delà de l’événement sportif, s’inscrit dans cette stratégie d’image et de projection.

Soixante-dix ans après l’indépendance, le Maroc ne se contente plus de célébrer une victoire passée. Il est sommé de prouver, dans les faits, que l’État social fonctionne, que la croissance crée de la dignité, que la justice protège effectivement les citoyens et que l’intégration africaine et atlantique bénéficie aux régions les plus fragiles. La phrase du discours du Trône de 2018 garde ici toute son actualité : le pays est une maison commune, et chacun est appelé à la protéger et à contribuer à son progrès. La mémoire de l’indépendance vaut moins comme refuge que comme rappel d’une exigence : être à la hauteur de ce qui a été conquis.

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