Le dernier rapport de l’Institut Choiseul, rédigé par la chercheure Yasmina Asrarguis (Université de Princeton), propose une lecture ambitieuse de la trajectoire marocaine. L’étude présente un pays engagé dans une transformation profonde, portée par l’infrastructure, la montée en gamme industrielle et une projection africaine structurée. Elle insiste également sur les défis internes qui conditionneront l’affirmation du Maroc comme puissance-pivot dans un ordre mondial fragmenté.
Un diagnostic structuré porté par l’auteure
Dans ce rapport stratégique intitulé « Maroc 2035 : de l’émergence économique à la puissance-pivot ? », Yasmina Asrarguis examine vingt-cinq années de politiques publiques, de réformes macroéconomiques et de repositionnement géopolitique. Sa grille de lecture privilégie une approche de long terme, attentive à la cohérence structurelle entre croissance, investissement et projection continentale.
L’auteure souligne la singularité d’un pays ayant misé très tôt sur la modernisation des infrastructures : l’essor de Tanger Med, devenu carrefour logistique reliant plus de 180 ports, l’extension programmée de la LGV jusqu’à Marrakech, ou encore le plan aéroportuaire de 38 milliards de dirhams visant une capacité de 80 millions de voyageurs d’ici 2030. Ces investissements, décrit-elle, ne constituent pas une vitrine, mais une stratégie de densification économique pensée comme un levier d’intégration régionale.
Une industrialisation en mutation
Asrarguis insiste sur la montée en puissance de l’automobile, désormais premier secteur exportateur, et sur la transition vers l’électromobilité. Le rapport rappelle les projets structurants de Jorf Lasfar et Kénitra, capables de positionner le Maroc comme fournisseur de batteries pour l’Europe au moment où cette dernière cherche à réduire sa dépendance asiatique.
Cette dynamique ne masque pas les vulnérabilités internes. Le stress hydrique, les disparités territoriales et la persistance d’un marché du travail fragmenté constituent des points de tension majeurs. L’auteure relève que la réussite du modèle marocain dépendra moins du volume d’investissements que de la capacité à les transformer en emplois qualifiés, à réduire la dualité territoriale et à renforcer la cohésion sociale.
Le nouvel État social engagé depuis 2020 — assurance maladie obligatoire généralisée, allocations familiales, aides directes — apparaît comme l’une des inflexions doctrinales les plus importantes du règne contemporain. Asrarguis y voit un tournant stratégique qui conditionnera l’horizon 2035.
L’Afrique comme horizon naturel
Le rapport accorde une attention particulière à la projection africaine du Royaume. L’auteure rappelle les 46 visites royales, les multiples accords bilatéraux et l’expansion continentale des grandes institutions financières marocaines. La réintégration de l’Union africaine en 2017 constitue, selon elle, une rupture majeure dans la politique étrangère moderne du pays.
Elle analyse ensuite l’émergence d’un réseau d’influence basé sur la diplomatie économique, les infrastructures, l’énergie et le soft power religieux. Les projets tels que le gazoduc Nigeria–Maroc ou le port de Dakhla Atlantique illustrent une ambition qui dépasse l’économie. Il s’agit d’installer une présence durable, légitime et stabilisatrice dans un espace en recomposition.
Une politique étrangère d’équilibre
Asrarguis place la diplomatie marocaine dans une logique de diversification maîtrisée. Le Maroc entretient une coopération stratégique avec les États-Unis et l’Europe, tout en nouant des partenariats structurants avec la Chine, l’Inde, les pays du Golfe et l’Afrique subsaharienne. Cette capacité d’adaptation, écrit-elle, constitue l’un des piliers de la souveraineté du pays dans un environnement fracturé.
La dimension sécuritaire occupe un chapitre entier du rapport. L’auteure souligne la reconnaissance internationale de l’efficacité des services de renseignement marocains, notamment dans la lutte antiterroriste sahélienne. Le Royaume apparaît alors comme un acteur-clé d’une architecture sécuritaire régionale mise à rude épreuve par l’effondrement des dispositifs internationaux au Sahel.
Une ambition conditionnée par la gouvernance
La conclusion du rapport place la barre haut. Asrarguis estime que les infrastructures, l’industrialisation et la projection africaine confèrent au Maroc les attributs d’une puissance émergente. Mais elle affirme avec clarté que le facteur déterminant résidera dans la capacité du personnel politique, des institutions et de l’administration à assurer cohérence, continuité et bonne exécution.
L’horizon 2035 dépendra donc de la qualité de la gouvernance et de la capacité du pays à convertir sa croissance en cohésion territoriale et en capital humain. Le Maroc apparaît ainsi, dans le regard de l’auteure, comme une puissance en construction dont la réussite reposera autant sur sa vision que sur sa rigueur.