La proposition du mouvement Sumar d’intégrer la colonisation espagnole au Maroc et la guerre du Rif dans les programmes scolaires ravive un vieux débat qui dépasse l’histoire : celui de l’usage politique de la mémoire. Au Parlement espagnol, l’école se transforme en territoire stratégique, la salle de classe en laboratoire narratif.
À Madrid, le débat a quitté les amphithéâtres universitaires pour envahir l’arène politique. Sumar réclame désormais que la période du Protectorat espagnol au nord du Maroc et la guerre du Rif entrent officiellement dans ce que le parti appelle la « mémoire démocratique ». L’initiative, portée par Aina Vidal et Viviane Ogou, demande davantage qu’un enrichissement des manuels : elle entend inscrire cet épisode colonial dans une logique de « vérité, justice et réparation », rapprochant les conflits du Rif des grandes pages sombres de l’histoire intérieure espagnole du XXᵉ siècle.
Sous le vernis humaniste s’esquisse une bataille plus vaste. Sumar explique vouloir désamorcer les discours xénophobes en situant l’immigration marocaine dans une histoire longue, marquée par la colonisation. L’argument frappe juste dans une Espagne travailée par les crispations identitaires. Mais la méthode soulève une question de fond : enseigne-t-on l’histoire pour éclairer, ou pour réarmer un combat politique contemporain ?
Le choix de la guerre du Rif illustre cette tension. Ce conflit, qui opposa l’armée espagnole aux tribus rifaines conduites par Abdelkrim al-Khattabi entre 1921 et 1926, a déjà connu mille récits. Le projet de Sumar insiste sur son rôle de « laboratoire militaire » pour Francisco Franco et Emilio Mola, futurs artisans du coup d’État de 1936. L’équation est simple : Rif égale matrice du franquisme. L’histoire devient ainsi une ligne droite, orientée vers un verdict politique contemporain. La complexité du terrain, la pluralité des acteurs, les zones d’ombre proprement coloniales s’effacent au profit d’une lecture téléologique.
C’est ici que le projet se fragilise. En plaçant la guerre du Rif dans la seule continuité du franquisme, on en rétrécit la portée. Le Rif fut aussi un théâtre d’affrontement militaire classique, une tentative de contrôle territoriale, un choc d’ordres politiques adverses dans un contexte impérial européen. L’usage des armes chimiques par l’armée espagnole — point central dans la proposition parlementaire — mérite une étude rigoureuse, documentée, comparée. L’ériger en pilier narratif unique revient à transformer une tragédie en slogan.
L’autre angle problématique concerne la comparaison systématique avec la Belgique ou les Pays-Bas, souvent cités comme modèles de « repentance coloniale ». Le réflexe comparatif est légitime. L’importation mécanique de cadres mémoriels nationaux l’est moins. Chaque histoire coloniale possède sa géométrie propre, ses fractures internes, ses héritages contradictoires. L’Espagne, prise entre son déclin impérial tardif et ses guerres civiles, n’enseigne pas depuis le même point de départ que les puissances coloniales du nord de l’Europe.
La proposition intervient en outre dans un contexte politique hautement inflammable. Le Congrès espagnol a validé, presque simultanément, une commémoration du « débarquement d’Alhucemas » portée par la droite, célébrée sous un prisme militaire. Deux récits s’affrontent : l’un héroïque, l’autre accusatoire. Entre les deux, l’école devient une ligne de front.
Vue depuis le Maroc, cette bataille mémorielle pose une question délicate. Le Rif demeure une région à la mémoire vive, façonnée par la résistance autant que par les cicatrices du passé. À Rabat, la reconnaissance des injustices historiques s’inscrit dans un travail de transmission encadré par une vision nationale, sous l’autorité de Mohammed VI, qui insiste depuis des années sur la réhabilitation du Rif, par le développement autant que par la mémoire. L’appropriation espagnole de cette histoire à des fins de polémique interne risque de produire l’effet inverse : capturer un passé partagé pour nourrir des querelles nationales.
La proposition de Sumar revendique enfin une « mémoire partagée » entre l’Espagne et le Maroc. L’intention séduit. La réalité se construit autrement. Une mémoire partagée naît d’archives croisées, d’historiens dialoguant, d’expositions communes, de travaux éducatifs bilatéraux. Elle résulte rarement d’un vote parlementaire à haute charge idéologique.
Derrière les discours moraux se lit une tentation récurrente : transformer l’histoire en tribunal permanent. Or la pédagogie supporte mal le rôle de procureur. Elle exige nuance, distance, lenteur. Elle privilégie les faits aux slogans, les silences révélateurs aux certitudes assourdissantes. Quand la mémoire devient instrument, la connaissance se contracte.
Le débat engagé par Sumar aurait gagné en profondeur s’il avait choisi la voie de la science plutôt que celle de la scène politique. Le Rif mérite d’entrer dans les programmes espagnols, par souci d’exactitude historique autant que par respect des destins mêlés. Mais il mérite mieux qu’un usage militant. Il réclame des enseignants outillés, des sources ouvertes, une pluralité de voix. L’histoire n’y survivra qu’à ce prix.