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« RÉCONCILIATION » — MÉMOIRES DE L'ANCIEN ROI D’ESPAGNE (IV)

13 décembre 2025 - 11:32

Le mythe du roi solitaire : qui a réellement fait la Transition ?

Juan Carlos I propose dans ses mémoires une lecture égocentrique et individualiste de la démocratisation espagnole, en contradiction avec le consensus historiographique. Adolfo Suárez, Torcuato Fernández-Miranda, les partis d’opposition et la mobilisation citoyenne furent des acteurs décisifs d’un processus que le roi émérite s’attribue presque exclusivement sous le titre J’ai changé l’Espagne… malgré tout.

« J’ai changé l’Espagne… malgré tout ». En choisissant cette phrase comme titre de la quatrième partie de ses mémoires, Juan Carlos I expose la thèse centrale de son livre : lui, pratiquement seul, aurait transformé une dictature en démocratie. Le récit se veut confortable, héroïque, auto-satisfait. Il s’avère aussi profondément inexact. La Transition espagnole fut un processus collectif, complexe et fragile, où se croisèrent des acteurs multiples : réformateurs issus du régime, dirigeants de l’opposition, partis clandestins, syndicats, intellectuels et une société qui aspirait depuis des décennies à la liberté. Réduire cette dynamique à la seule volonté d’un monarque relève d’un révisionnisme historique qui altère la mémoire de ces années.

Juan Carlos I reconnaît, au fil de son récit, l’importance d’autres protagonistes. Il le fait toutefois depuis une perspective qui minimise leurs apports ou les subordonne à sa propre volonté. « Sans les Espagnols je n’aurais rien accompli », concède-t-il dans un moment d’humilité apparente. Il ajoute aussitôt : « c’était par eux et avec eux que j’espérais atteindre mes objectifs ». Les Espagnols cessent alors d’être des sujets de l’Histoire pour devenir les instruments des objectifs du roi. Cette contradiction traverse l’ensemble de l’ouvrage.

Adolfo Suárez : le moteur de la réforme

S’il est un nom omniprésent dans les pages consacrées à la Transition, c’est celui d’Adolfo Suárez. Juan Carlos I lui adresse des éloges appuyés, allant jusqu’à des aveux qui contredisent son propre rôle central : « S’il y eut un homme politique qui tint toutes ses promesses, ce fut Adolfo Suárez. Grâce à son dynamisme, il entraîna toute l’Espagne ». L’affirmation se révèle décisive. Ce ne fut pas le roi qui entraîna l’Espagne, mais Suárez. Le chef du gouvernement « parvint à convaincre les franquistes de renoncer à certaines valeurs afin d’assurer leur survie, et l’opposition d’entrer dans un processus de négociation issu d’une légalité héritée du franquisme ».

Ce constat déconstruit la thèse du livre. Suárez ne fut pas l’exécutant d’une vision royale, mais l’artisan politique de la réforme. Il en conçut la stratégie, mena les négociations avec tous les secteurs et engagea son capital politique. Juan Carlos I décrit leur relation comme exceptionnelle : « Adolfo et moi avions développé une véritable complicité et une confiance telle que nous nous comprenions presque sans parler ». La complicité ne saurait pourtant se confondre avec l’autorité créatrice.

Le roi reconnaît avoir choisi Suárez parce qu’il incarnait la « réforme sans rupture » qu’il souhaitait. Il s’agissait d’« un pur produit du franquisme », connaissant « les arcanes du régime » et capable de « l’amener à évoluer ». En d’autres termes, Juan Carlos I avait besoin de Suárez, faute de disposer à lui seul de l’habileté politique, de la connaissance de l’appareil d’État et de la capacité de négociation nécessaires.

Torcuato Fernández-Miranda : l’architecte juridique oublié

Le rôle de Torcuato Fernández-Miranda, ancien professeur de droit du roi, apparaît encore plus révélateur. Juan Carlos I reconnaît explicitement sa contribution : « Torcuato Fernández-Miranda s’imposa la tâche ardue de rédiger une loi qui, tout en s’inscrivant dans la législation existante, permettait de la transgresser. Juriste habile, il rédigea un texte bref qui, pour ainsi dire, retournait le régime contre lui-même ».

L’opération centrale de la Transition consistait à utiliser la légalité franquiste afin de défaire le franquisme de l’intérieur. Cette œuvre fut celle de Fernández-Miranda. « Nous passâmes tous les trois l’été 1976 à peaufiner cette loi », admet le roi. Trois : lui-même, Suárez et Fernández-Miranda. Où se trouve alors le roi solitaire qui aurait changé l’Espagne ?

Pendant des semaines, Fernández-Miranda s’entretint personnellement avec chacun des procureurs des Cortes franquistes afin de les convaincre de voter leur propre disparition. « Il disposait d’une grande autorité morale », reconnaît Juan Carlos I. Dans le même temps, « Adolfo Suárez usa de tout son charme et de son habileté pour leur faire comprendre que le franquisme sans Franco n’avait plus d’avenir ». Et le roi ? « Pour ma part, je multipliai les apparitions publiques afin de conquérir un véritable soutien populaire pour la loi ». Des apparitions publiques, utiles sans doute, mais distinctes du travail politique de fond.

Les partis politiques : des acteurs essentiels

La légalisation du Parti communiste figure parmi les épisodes les plus controversés de la Transition. Juan Carlos I relate avec une certaine fierté ses contacts secrets, via la Roumanie, avec Santiago Carrillo avant la mort de Franco. « Une démocratie sans le Parti communiste serait discutable », affirme-t-il dans ses mémoires. Le roi comprenait que la légitimité démocratique supposait l’inclusion de tous les acteurs.

Le livre atténue toutefois le rôle actif du PCE dans la réussite de la Transition. Le Parti communiste abandonna le marxisme-léninisme, accepta la monarchie et adopta l’eurocommunisme sous l’influence du contexte européen. Il ne s’agissait pas d’une concession octroyée par le roi, mais d’un choix stratégique porté par Carrillo et son organisation. Juan Carlos I le reconnaît : « Le PCE renonça finalement à certaines exigences, comme ma démission préalable, et accepta l’idée d’un processus de démocratisation dirigé par mon gouvernement et supervisé par moi ». Une acceptation issue de la négociation.

Le Parti socialiste, dirigé par Felipe González, apparaît à peine dans cette narration. Pourtant, le PSOE joua un rôle majeur dans la mobilisation sociale, les négociations avec le gouvernement et la crédibilisation démocratique du processus. Lorsque le roi évoque les élections de 1977, il mentionne la victoire de Suárez suivie de près par les socialistes, sans analyser la portée politique de cette alternance naissante.

La Transition fut rendue possible parce que l’opposition démocratique — communistes, socialistes, nationalistes — accepta de négocier avec un régime hérité du franquisme. Elle renonça à la rupture révolutionnaire au profit d’une réforme négociée. Cette décision releva d’un réalisme politique, non d’une générosité monarchique.

La pression sociale oubliée

« Sans les Espagnols je n’aurais rien accompli », affirme Juan Carlos I. Son récit relègue pourtant la société au second plan. Les grèves massives de 1976, les mobilisations pour l’amnistie, les manifestations républicaines demeurent absentes. La pression sociale, qui rendit impossible la continuité du franquisme, disparaît de l’analyse.

Le référendum de décembre 1976 sur la Loi pour la réforme politique recueillit 97 % de suffrages favorables avec une participation de 78 %. Juan Carlos I y voit un « raz-de-marée » lui conférant une « légitimité populaire ». Il n’interroge pas la signification profonde de ce résultat : la société espagnole voulait la démocratie, avec ou sans roi.

Les élections de 1977 sont décrites comme « une fête populaire », image qui gomme des décennies de lutte clandestine, de répression et d’exil. Cette fête résultait d’un long parcours collectif, payé au prix fort par des milliers de citoyens.

Le contexte international manquant

Le livre évoque à peine le contexte international favorable à la démocratisation espagnole : la détente Est-Ouest, l’eurocommunisme, la pression de la Communauté européenne en faveur d’une modernisation institutionnelle. Ce cadre rendait la Transition non seulement possible, mais largement inévitable. L’intégration européenne exigeait la démocratie. Elle ne constituait pas une option, mais une condition.

Un processus collectif transformé en exploit individuel

Les propres mots de Juan Carlos I contredisent finalement sa vision héroïque. Il compare la Transition à une navigation « les yeux fixés sur le gouvernail au milieu de la tempête ». Un gouvernail. Ni le moteur, ni les voiles, ni l’équipage. Une pièce essentielle, certes, mais insuffisante sans le reste.

Il reconnaît disposer de « deux alliés exécutifs efficaces : Adolfo Suárez et Torcuato Fernández-Miranda ». Ceux qui mirent concrètement en œuvre les réformes. Et il ajoute : « le destin d’un pays entre mes mains ». Un pays n’est pourtant pas un objet inerte : il s’agit d’une société vivante, traversée par des intérêts, des conflits et des engagements.

La Transition espagnole mérite l’admiration parce qu’elle fut collective. Elle impliqua des renoncements, des négociations ardues et un courage partagé. Suárez risqua sa carrière. Carrillo accepta la monarchie. González modéra son discours. Fernández-Miranda conçut l’ingénierie juridique. Les militants sortirent de la clandestinité. Les citoyens votèrent massivement. Juan Carlos I joua son rôle : il contint l’armée, légitima le processus, n’entrava pas les réformes.

Affirmer « j’ai changé l’Espagne… malgré tout » relève cependant davantage du mythe que de la mémoire. C’est transformer un accomplissement collectif en exploit individuel et se placer au centre d’une photographie où le roi fut l’un des protagonistes, non le principal.

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