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« RÉCONCILIATION », MÉMOIRES DE L'ANCIEN ROI D’ESPAGNE (V)

14 décembre 2025 - 06:47

23-F : le jour où le roi a “sauvé” la démocratie (ou la monarchie ?)

Le récit que Juan Carlos I livre dans ses mémoires au sujet du coup d’État du 23 février 1981 est empreint d’héroïsme personnel et de dramatisation. Il est aussi traversé de silences inexpliqués, de contradictions troublantes et de questions auxquelles il reconnaît lui-même être incapable de répondre. A-t-il défendu la démocratie espagnole ou sauvé sa propre Couronne ? Les heures perdues entre 18 h 23 et 1 h 15, la trahison de son ami intime, le général Armada, et sa référence obsessionnelle à la démocratie comme étant « mon œuvre » dessinent un tableau bien plus complexe que celui du « roi sauveur ».

Le 23 février 1981 est une date mythique de la monarchie espagnole contemporaine. Le jour où Juan Carlos I, selon le récit officiel, sauva la démocratie grâce à un discours télévisé de quatre-vingt-dix secondes. Les images du lieutenant-colonel Tejero faisant irruption au Congrès, tricorne sur la tête et pistolet à la main, se sont gravées dans la mémoire collective. Tout comme celle du roi en uniforme militaire, regardant la caméra et ordonnant aux forces armées de défendre la Constitution.

Pourtant, le récit que Juan Carlos I propose dans ses mémoires, quarante ans plus tard, ne referme pas toutes les questions. Au contraire, il en ouvre de nouvelles.

« Je continue à avoir des questions et des doutes sur la manière dont les événements se sont déroulés et sur le rôle joué par certains », reconnaît le roi émérite. L’aveu surprend. Si lui, qui se trouvait au cœur même des événements, conserve des doutes, que reste-t-il aux historiens ? Ce qu’il présente comme son moment de gloire — « certains militaires ont tenté d’utiliser les armes pour se moquer de la jeune démocratie espagnole, mon œuvre, et je ne pouvais le tolérer » — révèle aussi des fissures, des contradictions et, surtout, un silence de près de sept heures qui n’a jamais été expliqué de manière satisfaisante.

Sept heures de silence : le vide inexpliqué

À 18 h 23, le 23 février, le lieutenant-colonel de la Guardia Civil Antonio Tejero fait irruption au Congrès des députés. Juan Carlos I se trouve à la Zarzuela ; il vient de jouer au squash avec son ami Miguel Arias. Son premier réflexe consiste à appeler les capitaines généraux. Il parle avec certains, envoie des télex à d’autres. À 22 h 30, selon son propre récit, il a déjà l’intention de s’adresser au pays. Pourtant, son message n’est diffusé qu’à 1 h 15 du matin. Près de sept heures d’attente.

Que s’est-il passé pendant ce laps de temps ? Juan Carlos I fournit une explication vague : « Plusieurs heures incompréhensibles se sont écoulées entre le moment où j’avais l’intention de m’adresser au pays, vers 22 h 30, et celui où mon message a réellement été diffusé, à 1 h 15 ». Incompréhensibles. Le mot se suffit à lui-même. Et il ajoute, comme s’il s’agissait d’une excuse mineure : « Je sais que j’ai été beaucoup critiqué pour ne pas avoir parlé plus tôt à la télévision ».

Critiqué, certes. Car durant ces heures, l’Espagne entière est paralysée. Les députés retenus dans l’hémicycle ignorent s’ils vont mourir. Les chars de Milans del Bosch patrouillent dans Valence. Les militaires indécis attendent un signal du roi pour savoir de quel côté se placer. « Sur les onze capitaines généraux, j’estime que la moitié soutenait la rébellion, mais n’osait pas désobéir », reconnaît Juan Carlos I. La moitié : cela signifie que cinq des onze plus hauts responsables militaires étaient du côté des putschistes.

À la Zarzuela aussi, la peur règne. Le roi relate une scène avec Sofía : « Ce sont les chars qui viennent nous arrêter ! », s’inquiète son épouse en entendant le bruit des moteurs au petit matin. Fausse alerte : il s’agissait de la circulation. Mais la panique était bien réelle. « Ils auraient pu ordonner à l’armée de prendre la Zarzuela ou me couper de toute communication avec l’extérieur », admet-il. Il ne s’agissait pas d’un roi sûr de sa victoire, mais d’un homme acculé, ignorant comment la nuit allait s’achever.

Pourquoi, alors, avoir tant tardé à parler ? La version officielle évoque le siège de RTVE par des militaires, des négociations nécessaires, l’envoi de deux équipes de tournage par des itinéraires distincts. Tout cela est exact. Mais il est tout aussi vrai que chaque heure de silence fut interprétée par certains militaires comme un consentement tacite. Juan Carlos I lui-même le reconnaît : « Je reste convaincu que mon silence aurait été interprété comme un consentement ». Et il le fut presque.

Armada : la trahison de l’ami intime

L’épisode le plus trouble du 23-F, et celui que Juan Carlos I aborde avec le plus de malaise, concerne le rôle du général Alfonso Armada. Pendant plus de vingt ans, Armada fut son homme de confiance : son secrétaire, son ami intime, presque un frère. Il se révéla pourtant être l’un des conspirateurs.

Quelques semaines avant le coup, Juan Carlos I dîne avec Armada à Baqueira. Il souhaite « prendre le pouls de l’état d’esprit des troupes ». Armada lui assure que tout est calme. « Il ne dit pas un mot du dîner auquel il avait participé quelques semaines plus tôt avec un dirigeant socialiste, Enrique Múgica », regrette le roi. Il ignorait qu’Armada négociait un gouvernement d’union nationale avec lui-même comme président, un gouvernement issu du coup d’État.

La nuit du 23-F, Armada appelle Juan Carlos I à plusieurs reprises. Il veut se rendre à la Zarzuela. « S’il insistait tant pour être à mes côtés, c’était pour me compromettre et, sans aucun doute, pour faire croire que je soutenais le coup », déduit le roi. Il lui demande de ne pas venir. Armada se rend néanmoins au Congrès. Il parle plus d’une heure avec Tejero et lui présente son plan de gouvernement de salut national.

Le lendemain, lorsque les députés sont libérés, Adolfo Suárez enlace chaleureusement Juan Carlos I. Il est convaincu qu’Armada leur a sauvé la vie. « Il nous a sauvé la vie ! Il faut le décorer ! », s’exclame-t-il. Le roi lui répond avec froideur : « Non, Adolfo, tu avais raison. Armada est un traître ».

La confession est accablante. « Il n’a pas été facile d’accepter la trahison d’un ami intime en qui j’avais une confiance aveugle. Avais-je été trop confiant ? Rien ne m’avait fait douter de lui jusqu’à ce jour fatal. » Vingt ans d’amitié, vingt ans au service du roi, et Juan Carlos I n’a rien vu venir. Comment est-ce possible ? Ou a-t-il perçu quelque chose, préférant ne pas agir ?

Les questions se multiplient. Pourquoi Juan Carlos I a-t-il insisté pour promouvoir Armada contre l’avis de Suárez ? Quelles furent réellement leurs conversations à Baqueira ? « Je ne saurai jamais ce qu’ils se sont dit lors de cette réunion, dont j’ai eu connaissance plus tard », affirme-t-il à propos de la rencontre entre Armada et le socialiste Múgica. Mais n’aurait-il pas dû le savoir ? N’était-ce pas son devoir de surveiller son propre chef de la sécurité ?

Démocratie ou Couronne ? Le dilemme du roi

Une phrase du récit de Juan Carlos I résume tout : « Certains militaires ont tenté d’utiliser les armes pour se moquer de la jeune démocratie espagnole, mon œuvre. » Mon œuvre. Pas « notre démocratie », ni « la démocratie des Espagnols ». Mon œuvre. Un lapsus révélateur de la manière dont le roi conçoit la Transition : comme son projet personnel, son accomplissement, sa propriété.

Si la démocratie était « son œuvre », que défendait-il réellement la nuit du 23-F ? La Constitution ou son héritage ? La question n’est pas gratuite. Juan Carlos I la pose lui-même à son fils Felipe, alors âgé de treize ans, qu’il fait assister à toute la crise. « Papa, que se passe-t-il ? » demande l’enfant. « J’ai lancé une balle en l’air. La Couronne est en l’air. Je ne sais pas de quel côté elle va retomber ! » La Couronne est en l’air. Pas la démocratie. Pas la Constitution. La Couronne.

Il est compréhensible que Juan Carlos I ait craint pour son trône. Si le coup réussissait et qu’il ne le soutenait pas, les militaires pouvaient le déposer. S’il échouait et qu’il avait hésité, la démocratie pouvait le tenir pour responsable. Sa position était intenable. Mais c’est précisément cette impossibilité qui met en cause la narration héroïque. Il ne s’agissait pas d’un roi courageux défendant des principes démocratiques abstraits, mais d’un monarque luttant pour sa survie politique.

La scène du 28 février, trois jours après le coup, est révélatrice. Juan Carlos I doit présider une cérémonie militaire à Saragosse. Cinq cents militaires y assistent, dont le fils de Tejero. « J’avais les jambes qui tremblaient. Je suis resté pétrifié devant cette multitude de casquettes hésitantes. » Ce n’est pas un héros sûr de lui ; c’est un homme terrorisé face à une armée dont il ignore la loyauté.

Les héros oubliés du 23-F

Le récit de Juan Carlos I minimise systématiquement le rôle d’autres acteurs décisifs cette nuit-là. Le capitaine général de Madrid, Guillermo Quintana Lacaci, stoppe la division blindée Brunete alors qu’elle se dirige déjà vers la capitale. Sans lui, les chars auraient pris Madrid. Trois ans plus tard, il est assassiné par l’ETA. Juan Carlos I ne lui consacre qu’un paragraphe.

Le colonel Eduardo González-Gallarza bloque la base aérienne de Valence pour empêcher les chars de Milans del Bosch de bénéficier d’un appui aérien. « Nous allons positionner nos avions à l’entrée de la base pour empêcher les chars d’entrer », dit-il au roi. Un autre héros anonyme.

Le général Gutiérrez Mellado, vice-président du gouvernement, affronte physiquement les gardes civils armés au Congrès. À soixante-cinq ans, sans arme, il tente de stopper le coup de son propre corps. Juan Carlos I le mentionne à peine.

Et Anna Balletbò, députée socialiste enceinte, parvient à téléphoner à la Zarzuela depuis le Congrès occupé. C’est sa conversation qui fournit au roi des informations précises sur ce qui se passe à l’intérieur. « Il y a des appels que l’on n’oublie pas », reconnaît-il. Son nom demeure pourtant une simple note de bas de page dans l’histoire officielle du 23-F.

Tous ont pris plus de risques que Juan Carlos I. Le roi se trouvait à la Zarzuela, passant des appels téléphoniques. Eux étaient au Congrès sous la menace des mitraillettes, dans des bases militaires encerclées par des chars, ou donnaient des ordres susceptibles de leur valoir un conseil de guerre. Pourtant, la narration officielle a fait du 23-F la nuit du roi.

Les questions sans réponse

Quarante-quatre ans après le 23-F, trop de questions restent ouvertes. Juan Carlos I affirme n’avoir rien à cacher et livrer « sa version, avec toute sincérité, sa mémoire étant sa seule limite ». Mais cette mémoire est sélective. Il admet des doutes, reconnaît des zones grises, confesse ignorer ce que se sont dit Armada et d’autres conspirateurs. « Je ne saurai jamais ce qu’ils se sont dit lors de cette réunion », écrit-il. Jamais ? N’a-t-il jamais demandé ? Jamais enquêté ?

Ce que l’on sait, c’est que le 23-F ne fut pas le coup improvisé d’un lieutenant-colonel fantasque. Il s’agissait d’une conspiration complexe, avec des ramifications au sommet de la hiérarchie militaire, des complicités politiques et, peut-être, des ambiguïtés au cœur même de l’entourage royal. Armada n’agissait pas seul. Milans del Bosch n’a pas sorti les chars par caprice. La moitié des capitaines généraux « soutenaient la rébellion ». Il y eut au moins trois coups superposés cette nuit-là : celui de Tejero, celui de Milans del Bosch, celui d’Armada.

Juan Carlos I s’est finalement rangé du côté de la Constitution. Cela est indéniable. Son message télévisé fut décisif pour dissuader les militaires hésitants de rejoindre le coup. Il a probablement évité un bain de sang. Mais entre « éviter le pire » et « sauver héroïquement la démocratie », il existe un abîme. Et cette différence est essentielle pour comprendre ce moment historique.

Le 23-F fut-il le jour où Juan Carlos I sauva la démocratie ? Ou le jour où la démocratie espagnole, fragile et encore balbutiante, survécut malgré toutes les conspirations, y compris celles qui prospéraient à proximité immédiate du trône ? La réponse ne se trouve pas dans le récit épique que le roi fait de lui-même. Elle réside dans les sept heures de silence, dans la trahison de l’ami intime qu’il n’a pas su voir venir, dans les héros oubliés, dans les questions auxquelles il reconnaît lui-même ne pouvoir répondre.

« La Couronne est en l’air », dit-il à son fils cette nuit-là. Elle retomba du côté de la Constitution. Mais pas parce que Juan Carlos I était un héros démocratique. Parce qu’il n’avait pas d’autre choix.

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