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« RÉCONCILIATION », MÉMOIRES D' UN ANCIEN ROI D’ESPAGNE (VIII)

18 décembre 2025 - 12:37

Maîtresses, rumeurs et affaire Corinna : la vie privée qui a détruit un règne

Juan Carlos I consacre un chapitre entier de ses mémoires à nier ce qui relève pourtant de l’évidence : pendant des décennies, il a entretenu de nombreuses relations extraconjugales. Il n’en admet qu’une seule — « avec l’ex-épouse d’un ami », avec laquelle il s’est rendu au Botswana en 2012 — tout en niant d’autres liaisons que tout Madrid connaissait. Il se présente, en revanche, comme la victime de « récits diffamatoires » émanant d’« une ancienne relation » — Corinna Larsen, dont il ne cite jamais le nom. Un exercice de victimisation qui passe sous silence les dommages causés à sa famille et à l’institution monarchique.

Pendant des décennies, la presse espagnole a maintenu un pacte de silence autour de la vie privée du roi. Juan Carlos I le reconnaît sans détour dans ses mémoires :
« Ils sont parvenus à me photographier nu, prenant le soleil sur mon yacht, et l’image a été vendue à la presse italienne. Aucun journal espagnol n’a voulu la publier. À l’époque, on respectait encore l’institution de la Couronne. »
On la respectait encore. Comme si le respect consistait à dissimuler la vérité, comme si la dignité de la Couronne dépendait du silence complice des médias.

Ce pacte a perduré sous le franquisme et durant une grande partie de la Transition. Tout Madrid connaissait les aventures du roi, mais personne ne les publiait. Les journalistes étrangers en poste en Espagne avaient connaissance des rumeurs, mais les médias nationaux pratiquaient une autocensure qui protégeait le monarque. Il s’agissait d’un privilège exceptionnel : mener une double vie en sachant qu’une moitié de cette vie ne serait jamais documentée publiquement.

Le pacte commence à se fissurer dans les années 1990. « Au début des années quatre-vingt-dix, avec l’apparition de la presse people et la stabilisation de notre pays comme puissance européenne, des rumeurs et des spéculations sur ma vie privée ont commencé à circuler », écrit Juan Carlos I. Il ajoute cette phrase révélatrice :
« Je n’y ai accordé que peu d’importance, car cela ne perturbait en rien mes fonctions officielles. »
En rien. À ses yeux, avoir des maîtresses tout en étant marié à la reine d’Espagne ne perturbait pas l’exercice de ses fonctions. Seule importait la continuité de son règne. Les dommages infligés à son épouse, à ses enfants et à la dignité de l’institution monarchique devenaient secondaires.

La stratégie du déni sélectif

Le chapitre consacré à sa vie privée est un exercice maîtrisé de reconnaissance minimale et de négation généralisée.
« Les médias m’ont attribué des dizaines d’aventures extraconjugales, pour la plupart totalement fictives », affirme-t-il, avant d’ajouter :
« Comme si toutes mes relations d’amitié avec des femmes devaient nécessairement être sentimentales, comme si l’amitié entre un homme et une femme était impossible. »

L’argument serait comique s’il n’était tragique. Pendant quarante ans, Juan Carlos I a entretenu des relations extraconjugales connues dans les milieux aristocratiques et économiques. Aujourd’hui, depuis Abou Dabi, il prétend qu’il ne s’agissait que de malentendus, que la presse aurait confondu amitié et romance. Il dément même deux relations jamais confirmées :
« J’ai beaucoup ri en lisant qu’on m’attribuait une liaison avec Lady Di à Palma. Rien n’est plus éloigné de la réalité. Je l’ai trouvée froide, taciturne et distante. »
Il nie également toute relation avec Sara Montiel, « que je n’ai saluée que quelques fois dans toute ma vie ».

Ce qu’il admet toutefois, de manière indirecte, c’est sa relation avec María Gabriela de Savoie, fille du roi Humbert II d’Italie, qu’il qualifie de « premier amour de jeunesse ». Une confession sans risque : elle précède son mariage avec Sofía, à une époque où ils étaient encore de jeunes princes sans couronne.

Botswana : le moment où tout s’effondre

Le véritable point de rupture survient en avril 2012, lorsque Juan Carlos I se rend au Botswana pour chasser des éléphants. Le récit qu’il fait de ce voyage est révélateur malgré lui.
« En partant pour le Botswana en 2012, mon idée était de passer quelques jours de retraite paisible avec mon camarade Mohamed Eyad Kayali, qui aimait l’Afrique autant que moi », écrit-il.
Une retraite paisible. Pour chasser des éléphants. Alors que l’Espagne traversait la pire crise économique depuis des décennies, avec cinq millions de chômeurs.

Le passage le plus révélateur suit immédiatement :
« Je suis arrivé avec les invités que j’avais choisis : un ami, son ex-épouse — avec laquelle j’avais entretenu une relation — et son jeune fils. »
Tout est là. Dissimulée au cœur d’un paragraphe, la confession la plus claire du livre sur une relation extraconjugale. L’ex-épouse d’un ami avec laquelle il avait eu une liaison. Sans précision de durée, de chronologie, ni d’état de la relation en 2012. Un détail présenté comme anodin.

Cette femme était Corinna zu Sayn-Wittgenstein, également connue sous le nom de Corinna Larsen, que Juan Carlos I ne nomme jamais dans l’ouvrage. Femme d’affaires allemande, aristocrate, elle fut la maîtresse du roi pendant des années. En avril 2012, tandis que la reine Sofía se remettait d’une intervention chirurgicale à Madrid, le roi chassait des éléphants en Afrique avec elle.

La chute qu’il fit sur place — se fracturant la hanche en se rendant aux toilettes la nuit — entraîna son rapatriement en urgence. Le scandale fut international. Un roi de 74 ans, en pleine crise économique nationale, chassant des animaux protégés avec sa maîtresse pendant que son épouse convalesçait. Les images firent le tour du monde. Pour la première fois, l’Espagne découvrit sans filtre la double vie de son monarque.

Le livre mentionne à peine le scandale. Il s’emploie surtout à justifier le voyage :
« J’admets que ce périple lointain et coûteux puisse sembler décalé par rapport à la situation du pays. Mais je n’accepte pas qu’il soit interprété comme une preuve de mon désintérêt pour ma fonction de chef de l’État. »
Il défend ensuite la chasse légale aux éléphants comme un moyen de financer la conservation des parcs nationaux — une justification technique qui élude totalement la dimension morale et politique de l’affaire.

Corinna : « une ancienne relation »

Tout ce que Juan Carlos I dit de Corinna Larsen, il le dit sans jamais la nommer. Elle devient « une ancienne relation » ayant diffusé des « récits diffamatoires, souvent contradictoires, à travers des interviews, des podcasts, une série télévisée et une procédure judiciaire inutile ».
Une procédure judiciaire inutile : ainsi qualifie-t-il le procès que Corinna a gagné contre lui à Londres.

« La justice britannique a fait son travail et je peux désormais, dans un contexte plus apaisé, livrer ma version », écrit-il.
« Je le fais contraint par les circonstances, parce que je ne veux pas qu’elle ait le dernier mot et que sa version soit considérée comme l’unique vérité. Je ne peux éluder cette affaire, puisqu’elle a eu un impact malheureux sur mon règne et sur mon destin. »

Le passage est révélateur. D’abord parce qu’il reconnaît que l’affaire Corinna a eu un « impact malheureux » sur son règne — comme s’il s’agissait d’un coup du sort et non du résultat de ses propres décisions. Ensuite parce qu’il affirme ne pas pouvoir éluder la question, alors qu’il l’élude précisément : il n’explique jamais la nature réelle de leur relation, ne répond à aucune accusation concrète et ne mentionne pas les enregistrements rendus publics.

La phrase la plus autocentrée du livre suit :
« Je le fais avec sincérité et pudeur. Derrière l’armure du roi, il y a un homme blessé, un homme qui révèle des faiblesses qu’il espérait jusqu’ici garder pour lui. »
Un homme blessé. Mais pas un mot sur Sofía, ni sur ses filles, ni sur l’institution monarchique. Lui seul se présente comme victime.

Quand le privé détruit l’institutionnel

Juan Carlos I s’efforce de dissocier sa vie privée de sa fonction publique. Il affirme que ses relations extraconjugales n’ont jamais affecté sa capacité à être chef de l’État. Or, c’est précisément ce qu’un roi constitutionnel ne peut se permettre dans une démocratie moderne. La monarchie ne repose pas sur le droit divin, mais sur le consentement citoyen — et ce consentement suppose des valeurs : responsabilité, dignité, respect des institutions.

Chaque aventure, chaque voyage avec une maîtresse, chaque humiliation publique infligée à la reine Sofía a progressivement érodé ce consensus. Tant que le pacte de silence tenait, les dégâts restaient contenus. Lorsqu’il s’est rompu — avec le Botswana — le préjudice est devenu irréversible.

L’affaire Corinna n’est pas la cause unique de l’abdication, mais elle en fut le catalyseur. Ajoutée à l’affaire Nóos, aux comptes en Suisse et aux cent millions d’euros saoudiens, elle a dessiné le portrait d’un monarque ayant vécu durant des décennies en marge des règles applicables au reste des citoyens. Lorsque cette image est devenue publique, complète et incontestable, l’abdication est devenue inévitable.

Le livre tente de renverser ce constat en présentant son auteur comme une victime de la diffamation. Mais l’exercice est vain. Ce qui a détruit le règne de Juan Carlos I, ce ne sont pas les « récits diffamatoires » de Corinna, mais ses propres actes pendant quarante ans. Les maîtresses n’étaient pas le problème. Le problème était la conviction que tout cela resterait sans conséquences, que l’institution protégerait indéfiniment l’homme, et que l’Espagne ne demanderait jamais de comptes.

Depuis Abou Dabi, Juan Carlos I se présente comme un « homme blessé » désireux de livrer sa version. Mais cette version relève du déni et de l’autocomplaisance. Elle oublie l’essentiel : un roi qui exige le respect de l’institution doit, avant tout, la respecter lui-même. Or, pendant des décennies, Juan Carlos I a démontré qu’à ses yeux la Couronne était un privilège l’exemptant des règles, et non une responsabilité qui les multipliait.

Voilà la véritable histoire de cette « vie privée qui n’était plus si privée ». Pas celle racontée dans ce chapitre évasif et larmoyant, mais celle que l’Espagne entière a vue lorsque le pacte de silence médiatique s’est définitivement effondré.

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