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« RÉCONCILIATION », MÉMOIRES D'UN ANCIEN ROI D’ESPAGNE (IX)

21 décembre 2025 - 16:43

Le club de la royauté : amitiés et rivalités dans les cours européennes

Juan Carlos I décrit ses relations avec les monarchies européennes comme celles d’une grande famille unie par des liens séculaires. Il alla jusqu’à proposer la création d’un « club de rois » formel, destiné à l’entraide mutuelle. Mais derrière la cordialité aristocratique se dissimulent des tensions diplomatiques bien réelles, comme son absence au mariage du prince Charles et de Lady Diana en raison de Gibraltar. Les funérailles d’Elizabeth II, en 2022, lui servirent de moment de réflexion sur l’avenir incertain des monarchies : « Continueront-elles d’exister tout au long du XXIᵉ siècle ? »

« Lilibeth était une cousine et une amie que je voyais régulièrement depuis mon enfance. Sa mort laisse un grand vide dans ma vie ». C’est en ces termes que Juan Carlos I évoque le décès d’Elizabeth II, survenu en septembre 2022. Il l’appelait Lilibeth, le surnom familial de la reine britannique. Ils s’appelaient au téléphone, se retrouvaient à Londres lors de ses déplacements privés. Ils étaient cousins — tous deux descendants de la reine Victoria — et amis. Mais aussi deux souverains incarnant des modèles très différents de monarchie constitutionnelle.

Les funérailles d’Elizabeth II comptent parmi les derniers grands événements auxquels assista Juan Carlos I. Il fit le déplacement depuis Abou Dabi pour être présent à l’abbaye de Westminster. Ce qu’il y observa le marqua profondément : « Regarde comme la famille royale britannique est soudée ! », confia-t-il à son fils Felipe VI. « Eux aussi ont leur lot de scandales et de problèmes, très médiatisés, mais malgré tout, ils savent projeter une image d’unité, de dignité et de sérénité ».

L’observation est lourde de sens. Face aux Windsor, Juan Carlos I voyait ce qu’il n’était pas parvenu à préserver : l’unité familiale affichée malgré les tempêtes privées. Elizabeth II régna soixante-dix ans, traversa les crises matrimoniales de trois de ses quatre enfants, survécut au scandale Diana Spencer et aux accusations visant le prince Andrew. Elle mourut reine, dans son pays, entourée des siens. Juan Carlos I, lui, abdiqua après trente-neuf ans de règne et vit aujourd’hui en exil à Abou Dabi.

Une famille qui gouverne la moitié de l’Europe

Juan Carlos I consacre de nombreuses pages à expliquer les liens généalogiques qui l’unissent aux maisons royales européennes. Toutes, affirme-t-il, descendent de la reine Victoria. « Ma grand-mère, à laquelle j’étais très attaché, la reine Victoria Eugénie, épouse d’Alphonse XIII, était sa petite-fille. Elle fut élevée à ses côtés au château de Balmoral, en Écosse, le même endroit où mourut la reine Elizabeth ».

Du côté de Sofia, les liens sont tout aussi étroits : « Sa grand-mère paternelle, Sophie de Prusse, et son arrière-grand-père maternel, Guillaume II d’Allemagne, étaient également petits-enfants de la reine Victoria. Le prince Philip, duc d’Édimbourg, époux de Lilibeth, était le cousin du père de Sofi, le roi Paul de Grèce. Nos destins sont entremêlés de toutes parts ».

Il s’agit d’un réseau de parenté étonnant. Presque toutes les monarchies européennes sont liées entre elles par la reine Victoria. Elles se marient entre cousins, se retrouvent lors de mariages et de funérailles, passent leurs vacances ensemble. Juan Carlos I se souvient de séjours à Majorque avec le prince Charles et Lady Di, de dîners avec Rainier et Grace de Monaco, de rencontres avec les familles royales du Danemark, de Suède, de Norvège, de Belgique ou des Pays-Bas.

« Au fond, nous sommes une grande famille, unie par des alliances séculaires, et nous entretenons d’étroites relations d’amitié », écrit-il. « Nous descendons d’une lignée de rois et de reines, et nous sommes aussi des camarades qui se retrouvent lors de mariages, d’anniversaires, de funérailles ou de vacances ».
Mais cette grande famille aristocratique européenne souffre d’un mal profond : elle est de moins en moins pertinente politiquement et de plus en plus vulnérable aux scandales.

Le club qui n’a jamais vu le jour

L’une des révélations les plus singulières du livre tient à la volonté de Juan Carlos I de formaliser ce réseau d’entraide. « J’avais proposé au grand-duc Jean de Luxembourg de créer un “club de rois”, afin de nous réunir régulièrement en privé », écrit-il. « Il se montra enthousiaste et proposa d’en parler aux autres pour concrétiser l’idée ».

La logique était simple : les monarchies européennes affrontent les mêmes dilemmes et les mêmes remises en cause. Pourquoi ne pas créer un forum formel pour partager problèmes et solutions ? Juan Carlos I en explique la raison profonde : « Cette coopération est transfrontalière, car il existe un sentiment de précarité et de fragilité : si une monarchie européenne tombe, elle pourrait en entraîner d’autres. Nous devons donc rester unis ».

Le club ne vit jamais officiellement le jour. « Je crains que ce “club de rois” n’ait jamais existé de manière formelle, même s’il existe de facto », reconnaît-il. Les chefs des maisons royales européennes se réunissaient déjà chaque année ; nul besoin de créer une nouvelle structure. Mais l’idée révèle une conscience aiguë de la fragilité de l’institution monarchique : les monarchies européennes ne survivent pas par droit divin, mais par le consensus citoyen — un consensus de plus en plus difficile à maintenir.

Gibraltar : quand la diplomatie brise la famille

Le récit le plus développé concernant la monarchie britannique tourne autour d’un conflit révélateur des limites de l’amitié aristocratique. En 1981, Juan Carlos I fut invité au « mariage du siècle » : celui du prince Charles et de Lady Diana Spencer. Elizabeth II devait les accueillir dans l’un de ses châteaux. Toute la famille était conviée. Mais quelques semaines avant la cérémonie, la Maison royale britannique annonça que la lune de miel débuterait à Gibraltar.

Pour l’Espagne, Gibraltar demeure un sujet hautement sensible : territoire britannique depuis 1713, revendiqué par Madrid, longtemps coupé par une frontière fermée. Juan Carlos I appela Elizabeth II pour proposer une solution : recevoir les princes de Galles à Algésiras, ville espagnole faisant face au rocher, avant une simple escale technique à Gibraltar. « Qu’un roi reçoive un couple d’héritiers me semblait un geste suffisamment important pour parvenir à un compromis ».

La réponse d’Elizabeth II fut catégorique : « Juanito, je ne peux pas changer l’itinéraire de mon yacht ». Et, face à son insistance : « Je ne peux absolument pas ; cela ne dépend pas uniquement de moi ». Juan Carlos I décida alors de ne pas assister au mariage. « Cela m’a peiné, mais avant d’être cousin, j’étais chef d’État».

Le récit met à nu la nature réelle de ces relations : l’amitié existe, certes, mais elle reste subordonnée à la raison d’État. Elizabeth II ne déplaça pas son yacht d’un mètre pour son cousin espagnol. Et Juan Carlos I dut accepter l’humiliation de manquer le mariage du siècle pour une question de souveraineté territoriale.

L’épisode se répéta en 2012 : il ne put assister au jubilé de diamant d’Elizabeth II, le prince Edward ayant visité Gibraltar alors que des tensions opposaient des patrouilleurs britanniques et espagnols. « Je l’ai fait à contrecœur, mais je n’avais pas le choix. Le gouvernement a toujours le dernier mot ».

Lady Di : la princesse qui ne lui plaisait pas

Le portrait que Juan Carlos I dresse de Lady Diana surprend par sa franchise. « Avec Lady Di, la relation fut moins harmonieuse », écrit-il. Il raconte que, lorsqu’elle arrivait sur le yacht Fortuna pour des vacances à Majorque, Diana « se précipitait pour se changer dans une cabine afin d’apparaître en maillot devant les photographes. Son image était sa seule préoccupation. Elle parlait peu ».

Le roi émérite tenta d’engager la conversation lors d’une promenade en voiture : « Je lui demandai ce qu’elle pensait de Palma de Majorque, de la cuisine espagnole, de la navigation. Elle répondit à peine ». Il conclut qu’elle traversait peut-être « des difficultés personnelles ». Cette description résume son regard : Diana ne respectait pas les codes aristocratiques, ne jouait pas le jeu, ne feignait pas que tout allait bien. D’où son jugement : « froide, taciturne et distante, sauf face aux paparazzis ».

L’ironie est évidente : Juan Carlos I reproche à Diana son obsession de l’image, alors que lui-même consacra des décennies à bâtir une façade publique masquant une double vie. Mais, dans son univers moral, Diana commit un péché impardonnable : rendre visibles ses problèmes privés, fissurer la façade.

Charles III : le dernier roi britannique ?

À propos de Charles III, aujourd’hui roi du Royaume-Uni, Juan Carlos I se montre bienveillant, tout en glissant une remarque générationnelle acérée : « Je ne doute pas qu’il sera un bon roi. Mais il a hérité de la Couronne à soixante-treize ans, quand l’âge de la retraite est fixé à soixante-cinq ! » L’observation est pertinente : Charles a attendu plus de soixante-dix ans pour régner. Aura-t-il le temps de consolider la monarchie britannique ?

Juan Carlos I le décrit comme doté d’un « esprit vif et aiguisé, marqué par cet humour si britannique ; des intérêts variés et une attitude toujours élégante ». Il évoque leurs vacances communes à Majorque : « Depuis, nous avons entretenu une amitié sincère. » Mais il ne peut s’empêcher de rappeler qu’à son abdication, à soixante-seize ans, Charles attendait encore.

Quant au duc d’Édimbourg, Philip, le regard est plus ambivalent : « Avec son mari, Philip, je restais sur mes gardes ; son humour provocateur pouvait parfois me mettre mal à l’aise. » Il le décrit comme un homme « au caractère bien trempé », « qui n’y allait jamais par quatre chemins ». Lors d’un dîner de noces en 1966, alors que les serveurs demandaient des autographes, tous signèrent avec des dédicaces aimables. Philip se contenta d’y apposer son empreinte digitale. « Il était ainsi : original, imprévisible. Il faisait parfois des gaffes, ce qui nous faisait rire ».

La question que personne ne veut affronter

Vers la fin du chapitre, Juan Carlos I pose la question qui hante toutes les monarchies européennes : « Je m’interroge sur la longévité de nos monarchies européennes. Continueront-elles d’exister au XXIᵉ siècle ? Je ne suis pas le seul à me poser la question ».

La question est légitime venant d’un roi exilé. Les monarchies survivent tant qu’elles remplissent une fonction : incarner l’unité nationale, symboliser la stabilité et assurer la continuité institutionnelle. Mais lorsqu’un monarque devient source de division, de scandale et d’instabilité, il perd sa raison d’être.

Juan Carlos I estime que la Couronne est nécessaire parce qu’elle « s’élève au-dessus des querelles partisanes et, en transcendant les divisions internes, constitue une entité de stabilité et de permanence, un symbole incarnant l’identité d’une nation ». Or c’est précisément cette mission qu’il a trahie. Durant des décennies, la Couronne espagnole ne s’est pas tenue au-dessus des intérêts personnels du roi : elle a servi ses chasses, ses liaisons, ses comptes en Suisse, ses cent millions offerts par le roi d’Arabie saoudite.

Les funérailles d’Elizabeth II lui offrirent le miroir de ce qui aurait pu être : une monarchie capable de survivre aux scandales en projetant unité, dignité et continuité. Ce qu’il n’a jamais su préserver. Aujourd’hui, depuis Abou Dabi, il observe les monarchies européennes et s’interroge sur leur avenir.

La réponse dépendra de leur capacité à apprendre de leurs erreurs. Si les monarchies européennes veulent survivre au XXIᵉ siècle, elles devront faire exactement l’inverse de ce qu’a fait Juan Carlos I : placer l’institution avant les privilèges personnels, respecter les règles imposées aux autres, et préserver la dignité qu’elles prétendent incarner.

Le club des rois existe, certes. Mais il est de plus en plus restreint, fragile et contesté. Et s’il venait à disparaître, ce serait parce que ses membres — comme Juan Carlos I — auraient oublié une vérité essentielle : les monarchies constitutionnelles ne sont pas un droit, mais un privilège à mériter chaque jour. Par le travail, la dignité et le service public. Trois notions que, soit dit en passant, Juan Carlos I évoque abondamment dans son livre.

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