Traduction de l’espagnol et contextualisation d’un texte judéo-maghrébin publié sous le Protectorat espagnol
Le texte que nous publions ci-dessous n’est ni une source historique validée ni un document scientifique au sens strict. Il s’agit de la traduction française d’un article rédigé en espagnol, paru en septembre 1925 dans la Revista de Tropas Coloniales, publication éditée sous le Protectorat espagnol au Maroc.
Son intérêt réside ailleurs : dans la transmission d’une tradition judéo-maghrébine, dans la manière dont une mémoire familiale se met en récit, et dans le regard porté, à l’époque coloniale, sur l’histoire ancienne du Rif.
Nous le donnons à lire comme une curiosité historiographique d’époque colonial, un témoignage culturel situé dans son contexte de production, et un objet de mémoire, en invitant le lecteur à distinguer clairement entre récit transmis, légende généalogique et histoire documentée.
La publication de ce texte n’implique aucune validation historique de son contenu, mais vise à documenter une forme de mémoire narrative telle qu’elle circulait dans certains milieux judéo-maghrébins au début du XXᵉ siècle.
Un document d’intérêt pour l’histoire du Rif
Je souhaite offrir aux lecteurs toujours plus nombreux de cette publication un document d’un intérêt historique très possible, ne serait-ce que parce qu’il recueille une tradition aussi curieuse qu’ancienne, qui ne peut manquer de retenir l’attention des chercheurs et des amateurs d’histoire marocaine.
À l’occasion d’un séjour chez mon intime et très cher ami, le notable et érudit Israélite Don Samuel Pariente, alors que je contemplais les nombreux objets d’art et curiosités archéologiques et historiques qu’il possède, mon attention fut arrêtée par ce vieux et artistique parchemin hébraïque.
Mon intérêt ne s’arrêta pas là, et je priai M. Pariente de bien vouloir m’accorder l’honneur d’en proposer une traduction littérale pour la Revista de Tropas Coloniales, où mes modestes traductions de manuscrits arabes et tout travail relevant de l’apport culturel marocain ou africain trouvent un accueil si bienveillant.
Voici donc, lecteur, le parchemin auquel je fais référence, ainsi que sa traduction, due à la culture et à l’amabilité de son distingué propriétaire.
Nemat A. Dahdah
Remémoration pour les fils d’Israël
Afin qu’ils le racontent à leurs fils et aux fils de leurs fils. Nous avons entendu, et nos pères nous ont rapporté, ce qui exista dans les temps anciens désormais révolus.
Dans l’Extrême-Occident — ainsi est nommé le Maroc dans la langue hébraïque — avant la domination arabe, régna un grand Juif, vaillant et courageux, en qui la sagesse et la grandeur s’unissaient à l’ascèse et à la sainteté. Le peuple le proclama bienheureux.
Cet homme fut le premier à régner sur l’Empire de la Grande Afrique (l’Afrique du Nord). Il portait le nom illustre de Jacob, auquel s’ajoutait le patronyme de Pariente. Sa résidence habituelle se situait en Occident (au Maroc), dans un lieu connu jusqu’à ce jour sous le nom de Rif, dont les habitants sont vaillants et entraînés à la guerre, comme il est notoire.
Il semble que ce nom de Rif, commun à toutes les bouches, tire son origine du fait que les fils d’Israël l’auraient ainsi nommé en mémoire du premier roi qui régna en ce lieu. Le nom de Rif se décomposerait ainsi : Rabbi Jacob Pariente, en l’honneur de cet homme éminent, et ce nom se serait perpétué sans que les habitants en connaissent l’origine.
Ce roi bienheureux régna de nombreuses années. Il fut riche en biens et en sciences. Il fut couronné d’une bonne renommée surpassant la couronne du souverain et du sage. Il jouissait de l’estime tant parmi les Israélites que parmi les non-Israélites. Son nom était cité pour les richesses, la gloire de son royaume et la magnificence de son pouvoir.
Heureux furent les yeux qui virent ce roi triomphant par sa justice, entouré d’une milice commandée par dix-huit mille chefs de milliers et de centaines, vivant dans une paix bénie, semblable à des eaux paisibles.
Nous nous souvenons avoir entendu ces récits de la bouche d’hommes doctes, qui rapportaient les paroles du Grand Maître des Sages, l’illustre grand rabbin de la ville de Tétouan — qui illuminait comme un champ — le très révérend Jacob Benmalka (de sainte mémoire). Celui-ci évoquait la grandeur de la famille princière des Pariente et recommandait à tous ceux qui venaient à son audience de respecter, honorer, exalter et glorifier tous les membres de cette famille éminente, proclamant avec droiture qu’ils sont de lignée royale, de noble origine et d’illustre ascendance.
Des paroles semblables, nous les avons entendues de la bouche du saint homme qui illumina le monde par sa science, le grand cabaliste, le révérend Joseph Haim Bensarmon. Cette noble famille est aujourd’hui alliée à la grande famille des Serero, descendants de célèbres rabbins d’Espagne, d’ascendance noble et immaculée. Cette famille s’établit en Castille lors de la destruction de Jérusalem, et elle descend de la famille régnante de David.
De cette alliance sont issus aujourd’hui des fils renommés et charitables, nommés Jonas et Josué, que Dieu bénisse. Leur maison est un palais de rois, florissant et rempli de joie, où règnent la crainte de Dieu et l’observance de Ses commandements.
Telles sont les paroles entendues de la bouche de ces hommes saints qui vivent la vie éternelle. Celui qui y croit sera béni de Dieu ; et celui qui s’en écarte, qu’il se taise, car Dieu le conduira avec ceux qui commettent l’iniquité.
Et la paix soit sur Israël.
Signé : Semtob Bensarmon
Vu et confirmé par le très révérend Semtob Bensarmon, fils de l’illustre cabaliste Joseph Bensarmon, que tout ce qui précède est juste et véridique, et que nous-mêmes l’avons entendu. C’est pourquoi nous signons et scellons ce document dans la ville de Livourne, en l’an 5575 (1815).
Signés : Moïse Cohen-Haïm Bibas — Mimon Azulay
Nous, grands rabbins soussignés, certifions que les signatures ci-dessus sont authentiques.
Les Grands Rabbins :
Salomon Haïm Maloj, Grand Rabbin
Menassé Padua, G. R.
Isaac Cardozo, G. R.
