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Inondations à Ksar El Kébir : dépasser l’explication simpliste pour comprendre le risque réel

05 février 2026 - 16:51
 Dr. Khadija HABOUBI

Les inondations survenues récemment à Ksar El Kébir ont ravivé un débat public souvent dominé par des explications simplificatrices. En s’appuyant sur une analyse scientifique rigoureuse, cet article  démontre que l’événement ne peut être compris sans prendre en compte la dynamique hydrologique du bassin versant d’Oued El Makhazine, appelant à repenser la gestion des risques naturels à l’échelle territoriale et climatique.

Les inondations récemment enregistrées à Ksar El Kébir ont replacé au cœur du débat public la question de la gestion des risques naturels. Une large part de ce débat s’est toutefois cristallisée autour d’une lecture réductrice, faisant de la topographie plane de la ville l’unique cause de l’événement. En tant qu’experte en ingénierie environnementale et en gestion des ressources en eau, je considère que cette interprétation, bien que partiellement recevable, ne rend pas compte de la complexité réelle du phénomène. Elle tend surtout à reléguer au second plan le facteur le plus déterminant : la dynamique hydrologique du bassin versant qui alimente le barrage d’Oued El Makhazine.

D’un point de vue scientifique, une inondation urbaine ne peut être appréhendée indépendamment du bassin versant dont elle dépend, et qui conditionne le comportement des écoulements. Les barrages ne sont jamais implantés au hasard : ils sont construits en aval de grands bassins, aux points de convergence du réseau hydrographique. Le barrage d’Oued El Makhazine s’inscrit pleinement dans cette logique, puisqu’il est alimenté par un bassin versant étendu, couvrant environ 7 500 à 8 000 km², principalement situé dans les reliefs du Rif, une région marquée par de fortes pentes et une faible capacité d’infiltration des sols en période de saturation.

Les données hydrologiques indiquent que ces zones montagneuses présentent un temps de concentration très court, parfois de l’ordre de quelques heures seulement. Les pluies intenses s’y transforment rapidement en crues violentes, qui se dirigent vers les cours d’eau principaux avant d’atteindre le barrage. Lorsque les précipitations excèdent 80 à 100 mm sur une courte durée, notamment après des épisodes pluvieux successifs, le coefficient de ruissellement augmente fortement et les volumes générés dépassent la capacité d’absorption progressive du système hydrologique.

Dans de telles conditions, l’enjeu ne tient pas uniquement à la quantité d’eau mobilisée, mais surtout à la rapidité de son arrivée. Le niveau de la retenue du barrage d’Oued El Makhazine, dont la capacité maximale est estimée à près de 700 millions de mètres cubes, peut alors croître en un laps de temps très limité. Les gestionnaires se trouvent confrontés à des situations critiques qui exigent des décisions immédiates. Afin d’éviter une surcharge structurelle ou une surverse incontrôlée, le lâcher préventif des eaux s’impose comme une option technique indispensable, malgré les effets qu’il peut produire en aval.

Dans ce contexte, les mesures adoptées, notamment l’évacuation préventive des zones exposées, relèvent d’une logique de gestion des risques plutôt que d’un manquement ou d’une défaillance. Les sciences des risques naturels établissent que ces catastrophes ne peuvent être totalement évitées, y compris dans les pays les plus avancés. Il est toutefois possible d’en réduire les impacts et de préserver les vies humaines. C’est à cette aune que doivent être appréciées l’efficacité et la pertinence des interventions, plutôt qu’à travers une recherche de responsabilités circonstancielles dictée par l’émotion.

Les événements survenus à Ksar El Kébir imposent ainsi de dépasser les discours justificatifs ou accusatoires pour engager un débat scientifique rigoureux. Celui-ci doit intégrer pleinement la dimension hydrologique des bassins versants dans la planification urbaine et les politiques territoriales. La compréhension fine du fonctionnement des bassins, le recours à des modèles de prévision des crues et la révision des usages du sol dans les zones inondables constituent des leviers essentiels pour construire une véritable politique de prévention, d’autant plus indispensable dans un contexte de changement climatique marqué par la fréquence et l’intensité croissantes des événements extrêmes.

En définitive, les inondations de Ksar El Kébir ne sauraient être considérées comme un épisode isolé. Elles révèlent l’urgence de repenser notre rapport au territoire et à l’eau. La gestion des risques naturels ne peut être efficace sans un passage assumé de la réaction à l’anticipation, de l’explication simplificatrice à l’analyse scientifique, et du débat conjoncturel à une vision stratégique de long terme.

Dr. Khadija  HABOUBI est directrice de l’Ecole Nationale des Sciences Appliquées d’Al Hoceima

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